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[H] Affaire Marcus Cato


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3 réponses à ce sujet

#1 Beron

Beron

Posté 09 June 2016 - 10:37

Affaire Marcus Cato



Pour comprendre les tenants et les aboutissants de cette affaire, j'ai réuni un maximum de documents impliqués. L'essentiel consiste en des messages transmis par enveloppe-rêve, interceptés par nos services. Je les ai réorganisé dans un ordre que j'espère chronologique.

Agent Gérault, [censuré]




Par glyphe secrète : Transmission par enveloppe-rêve.
Enveloppe-rêve : Urgent, protocole de sécurité accordé.
Protocole de sécurité : Navire spectre épée dragon vérité.





Rivebois, Bordeciel,

Le 8 de Semailles, 3E 429,



Au Maître-érudit Mynalexes,

Bonjour, cher ami. Cela faisait bien longtemps que vous et moi n'ayons eu d'échange mémosporique. Il faut reconnaître que la surveillance de WGT ne favorise pas notre confiance dans ce procédé. Cependant, mes études récentes ne peuvent attendre une prochaine rencontre de vive voix entre nous pour en exprimer les résultats. Ces entrevues sont vraiment trop rares, mon ami.

À ce stade, tel que vous connais, vous devez être agacé de cette introduction traînant en longueur, de mon comportement mondain alors que je prends le risque de nous compromettre, vous, moi et nos éminents collègues. Rassurez-vous, je vais de suite à l'essentiel.

Comme vous le savez sûrement, j'ai déménagé il y a quelques mois de cela à Bordeciel pour étudier les tombeaux nordiques antiques que l'on retrouve d'un bout à l'autre de la province. Grâce à une petite escorte recrutée parmi les Compagnons de Jorvaskrr, j'ai pu explorer quelques cryptes datant de l'Ère Méréthique, aux environs de la légendaire Guerre draconique. Notamment, j'ai pu pénétré dans l'une des plus grandes structures nordiques antiques de la Châtellerie de Blancherive : le Tertre des Chutes tourmentées. Mon escorte et moi-même se sont cependant retrouvés bloqués face à une porte au mécanisme complexe et vraisemblablement impossible à forcer. D'après les Compagnons – en fait, le plus vieux des deux, un Nordique du nom de Gjornald Hillgrundson –, c'était une antique porte à puzzle nordique. Sans la « griffe » correspondante – une sorte de clé sculptée –, il n'y avait aucun espoir d'ouvrir cette porte. J'ordonnai alors aux Compagnons de chercher cette griffe plus en arrière ; peut-être l'avions-nous dépassé sans nous en rendre compte. En attendant, je restai dans la grande et longue pièce donnant sur la porte à puzzle, dont les murs étaient couverts de bas-reliefs et de runes. Même sans l'aide de Gjornald, je devinai immédiatement qu'il s'agissait de la Chambre aux histoires. Peut-être ignorez-vous de quoi il s'agit. Au risque de vous faire offense, mon ami, je vais vous l'expliquer. On trouve une Chambre aux histoires dans toutes les cryptes nordiques. Elle raconte les histoires du lieu, de sa construction, des hommes enterrés ici, des clans qui en ont fait leur tombeau et bien sûr des légendes mettant en scène les dieux et héros des Nordiques. Je dis bien les histoires, car les Hommes du Nord ne croient pas à une vérité historique, mais en un cycle éternel de légendes différentes, cependant toutes vraies. Je sais que pour des fidèles d'Akatosh l'Esprit Suprême tels que nous, cela puisse paraître saugrenu, mais c'est bel et bien la manière de penser des Nordiques. Bref, je décidai d'étudier ces histoires en attendant le retour de mes hommes. Vous savez que j'ai étudié la langue draconique au Collège Impérial, n'est-ce pas ? Cette connaissance est évidemment indispensable quand on explore des ruines nordiques antiques.

Mais qu'avez-vous donc découvert de si important dans cette Chambre aux histoires pour risquer une communication par l'enveloppe-rêve, me demanderiez-vous. J'y viens. Mon cher ami, je pense tenir une piste sur le culte de l'Unique lui-même à travers les âges. En effet, il est dit sur ces murs comment les Nordiques vénéraient les grands esprits de Mundus, leurs dieux, dirait-on de nos jours. Une histoire en particulier raconte la vie pieuse de Fjarozd Barbe-au-torse, un petit seigneur nordique résidant sur les rives du Lac Ilinalta. Ma traduction des runes draconiques est, je pense, d'une qualité certaine et donne ceci : « Fjarozd adorait les renards qui venait chiper ses poules à la nuit tombée. Pour préserver sa basse-cour, il ordonnait bien sûr à ses gens de les chasser et de protéger ses volailles du mieux qu'ils le puissent. Mais une fois par an, il renvoyait chez-eux ses gens et assurait seul la protection du poulailler. Il faisait ainsi jusqu'à ce qu'une nuit une poule soit happé par le goupil. Une fois l'offrande faite, il redressait les défenses ordinaires et allait au petit matin vénérer le Renard satisfait dans son sanctuaire dédié, un lieu dont Fjarozd avait hérité la tâche de le défendre de son père et lui-même de son père avant lui. » Bien sûr, mon ami, cela vous paraît d'une futilité complète, mais laissez-moi continuer. « Et comme tout bon Fils de Bordeciel, Fjarozd vouait ses prières au Dragon. Il allait régulièrement au Temple des Chutes tourmentées, écouter les sermons du prêtre-dragon qui s'y trouvait. Il payait la dîme avec bonne volonté et ferveur. Fjarozd trouvait auprès du Culte le réconfort dont il avait parfois besoin. Quand il apprit la mort de son plus jeune fils, Branolf, des épées et des mots des rebelles hérétiques, il parla de son tourment au prêtre-dragon. Ce dernier lui rappela que la mort au combat était la plus glorieuse et admirable mort que pouvait espérer un Nordique. Les portes de Sovngarde étaient ouvertes pour Branolf. Son corps défendrait les tombeaux de ses pairs-dans-la-foi et son âme nourrirait leur Maître à tous, par sa communion avec le Dragon. Enfin, la mort n'était en aucun cas une situation éternelle, seulement une absence passagère, avant que le Cycle ne le ramène à la vie. Tel était le destin des croyants ; tel était la volonté d'Alduin, l'ordre des choses voulu par le Créateur. »

Alors ? N'est-ce pas incroyable ? Voyez-vous à présent ce que nous avions depuis toujours sous nos yeux sans le voir ? Le cycle a été accompli ! Le Culte du Dragon, l'Ordre Alessien, tout est dans le cycle !

Excusez mon emportement, mon ami. Je suis toujours sous le choc de ma découverte. Laissez-moi le temps de développer un peu plus. Le texte que j'ai traduit dans la Chambre aux histoires ressemble énormément aux récits datant de l'ère Alessienne, quand le culte de l'Unique était partagé par une large partie des Hommes. La manière de vénérer de Fjarozd est extrêmement semblable à celle des petits seigneurs et paysans de la Vallée du Nibenay sous la domination de l'Ordre des Saints Frères de Marukh. Je ne vous apprends rien en vous disant que les classes les plus ignorantes des véritables messages du Prophète-Singe ne comprenaient pas réellement le concept du Dieu Unique. Le monothéisme Alessien est mutable et intégra dès sa fondation les anciens dieux humains et elfiques en son sein sous forme de saints ou d'esprits. C'était à ces saints et esprits que les Nibenais vouaient l'essentiel de leurs rites, mais pour eux il y avait toujours une divinité au-dessus, l'Unique, intégrant à lui seul tous les autres esprits. Pour les Alessiens les plus doctes seulement, les plus radicaux, tels les Élus Marukhati, l'Unique avait deux visages acceptables-car-vrais : Akatosh l'Esprit Suprême, le Dieu-Dragon du Temps, et Shezarr l'Enfant Perdu, le Dieu des Hommes. Le monothéisme Alessien prit ainsi une forme animiste.

Les Nordiques d'avant la Guerre draconique adoraient également des esprits ancestraux : le Dragon, le Renard, le Faucon, le Loup, la Phalène, l'Ours, la Balène, etc. Mais un seul dominait tous les autres : le Dragon, car c'est dans sa nature de dominer. Son Culte s'est donc naturellement imposé à tout Bordeciel. Bien évidemment, il tolérait l'adoration des autres esprits, car le Dragon est lui-même l'un de ses esprits. Toutefois, il semblerait que le Dragon, Alduin, car c'est son nom dans le culte nordique – et également dans la langue du Vieux Royaume –, se soit réveillé et ait dominé tous les Hommes de Bordeciel avec la force d'un tyran qui leur brisa le cœur. C'est ce que raconte la légende de la Guerre draconique. Des rebelles Nordiques, aidés par la déesse Kyne, auraient appris le thu'um, renversé Alduin et tout le Culte du Dragon.

Maintenant, si nous croyons au cycle éternel des Nordiques, l'histoire du Culte du Dragon ne pouvait-elle pas recommencer ? La mort n'est qu'illusion. La mort des congrégations ne l'est-elle pas également ? À présent, je suis certain que vous voyez où je veux en venir. L'Ordre des Saints Frères de Marukh est le Culte du Dragon réformé. Tout était devant nos yeux et nous n'avions rien vu ! L'Unique, un nouveau Créateur, mais le même. Akatosh, un nouveau Alduin, mais le même. La Guerre de la Vertu, une nouvelle Guerre draconique, mais la même.

Mon cher ami, laissez-moi vous dire que quand je m'en étais rendu compte j'étais dans une telle stupéfaction que rien ne pouvait me sortir de mon état. Quand les Compagnons revinrent auprès de moi, dans la Chambre aux histoires du Tertre des Chutes tourmentées, ils m'annoncèrent qu'il n'y avait aucune trace de la griffe. Je ne leur répondis pas. Inquiets, ils me secouèrent et je m'écroulai.

Je ne me réveillai que le lendemain, au petit matin. Les Compagnons m'avaient sorti du Tertre et avait levé un campement dans les montagnes, près des ruines. Je sortais enfin de mon état léthargique. Le choc était passé. Je remerciai les Compagnons, qui me raccompagnèrent jusqu'à Rivebois, un village proche. Peu importe les trésors qui pouvaient se cacher derrière cette porte à puzzle. Je devais impérativement vous faire part de mes découvertes dans cette Chambre aux histoires. Je suis donc à l'auberge de Rivebois. J'ai renvoyé mon escorte et vous contacte prestement.

J'espère avoir rapidement une réponse de votre part. Votre opinion compte beaucoup pour moi et je vous sais plus expert que moi dans l'histoire de l'Ordre Alessien et la théologie de l'Unique. Je pense rester à Bordeciel encore quelques temps. Si je peux encore faire des découvertes d'un tel ordre, le froid et l'éloignement ne sont que de bien piètres désagréments.

Cordialement vôtre,

Marcus Cato, Sorcier de la Guilde des Mages et Frère de la Société du Temple Zéro.




***




Par loi du retour inverse : Transmission par enveloppe-rêve.
Enveloppe-rêve : Urgent, protocole de sécurité accordé.
Protocole de sécurité : étirév nogard eépé ertceps erivaN.


Refuge, Hauteroche,

Le 9 de Semailles, 3E 429,



À Marcus Cato,

Êtes-vous devenu fou, mon ami ? Vous savez que la Société du Temple Zéro est sur la liste noire de WGT ! Heureusement pour nous, les Yeux et les Oreilles de l'Empereur concentrent actuellement leurs efforts sur les Dagonites et les récentes affaires de Morrowind. De plus, j'ai demandé à mon tisserand de sécuriser plus fermement notre réseau dans l'enveloppe-rêve. Nous devrions pouvoir discuter sans craindre d'interception. Mais vous auriez dû demander à un tisserand d'ouvrir une nouvelle ligne, plutôt qu'utiliser cette ancienne connexion. Enfin, ce qui est fait est fait.

Maintenant, penchons-nous sur votre récit et vos analyses. Je dois leur reconnaître un intérêt certain. Le Temple – ou plutôt ma section du Temple, trop militante au goût de certains – a toujours eu un certain mépris pour les croyances nordiques. Les efforts des Septim pour valoriser leurs soi-disant « glorieuses origines dans le Bord-de-Ciel » ne nous ont pas incité à pousser très loin nos recherches dans cette direction. En tout cas, je me permets d'abord de juger votre aventure comme forte intéressante. La plupart des membres de notre organisation n'ont pas pour habitude de braver les dangers du terrain. Mais vous, si. Je ne doute pas que la présence de deux Compagnons de Jorvaskrr ait été des plus utiles et rassurantes, cependant je salue votre courage. Pour ma part, on ne me verra pas de si tôt dans l'un de ces tombeaux infestés de rats, d'araignées et de morts-vivants. Je laisse cela à mes élèves et aux aventuriers que je recrute pour quelques septims.

Ensuite, je crois pouvoir dire, mon ami, que l'idée de cycles des Nordiques – que je ne connaissais que vaguement – semble en effet correspondre à vos théories. Une existence cyclique du Culte du Dragon serait extrêmement appréciable, car cela signifierait que nous reverrions un jour l'Unique être vénéré en Tamriel avec autant de force qu'au temps des premiers Élus Marukhati.

Votre traduction d'un texte de la Chambre aux histoires me rappelle fortement celle que j'ai réalisé voilà cinq ans d'un récit nibénais en langue cyrodiique. Ce dernier était issu de la bibliothèque du monastère Alessien du Lac Canulus, détruit durant la Guerre de la Vertu. Il racontait la vie d'un pieux seigneur-mage nibénais, possédant un domaine près du lac en question et qui perdit sa fille dans les premières escarmouches de ce triste conflit. La ressemblance entre les deux textes est vraiment surprenante. Voici un extrait : « Dessmios [c'est le nom du seigneur-mage] fit huit fois sa prière à l'Esprit du Lion, suite à son son offrande ovine. Après avoir accompli ses devoirs, il se rendit auprès du prêtre de l'Unique, officiant dans le temple pour les laïcs, un peu à l'écart du monastère [du Lac Canulus]. Son cœur toujours plein de tristesse, Dessmios parla de son malheur au prêtre. Ce dernier lui rappela les préceptes écrits par le Prophète-Singe, révélés par Sainte Alessia et révélant le Dieu Unique : la mort n'est qu'illusion pour le vrai croyant. Celui qui a la foi vit éternellement dans une heureuse et sainte communion avec l'Esprit Suprême. La foi vainc le Cycle d'Arkayn, les mensonges d'une époque précédente. Il n'y a pas d'acte de foi plus sacré que de se moquer d'Arkayn et de ses chaînes l'épée à la main et les mots à la gorge pour exprimer son amour à l'Unique. »

Les ressemblances sont réellement saisissantes, ne trouvez-vous pas ? Toutefois, vous et moi n'allons-nous pas un peu trop vite en besogne ? L'histoire – écrite par les vainqueurs – a retenu du Culte du Dragon et de l'Ordre Alessien une image semblable, celle d'un pouvoir théocratique despotique, mais vous et moi savons que ce n'est là qu'une image. Vous prétendez que l'animisme, ou l'apparent animisme des deux sectes est une indication convaincante, mais toute théocratie puissante ne doit-elle pas accepter des cultes pluriels minimes en son sein, des saints et des esprits pour lier le fidèle à sa divinité, puisse-t-il être le Dieu-Dragon du Temps en personne ? Et cet Alduin, est-il réellement Akatosh l'Esprit Suprême, ou plutôt une énième souillure par le substrat protéiforme ? Ce Créateur, qui est-il ? Vous l'assimilez à l'Unique, mais dans votre empressement, vous oubliez toute démonstration.

Enfin, le Cycle d'Alduin me rappelle beaucoup le Cycle d'Arkayn. Tout cela n'est-il pas mensonge, une illusion dont vous êtes la victime ? Alduin pourrait être le geôlier déguisé pour nous tromper encore une fois.

En conclusion, votre enthousiasme me réjouit – mais pas vraiment votre manque de prudence face à WGT – et je me félicite qu'il y ait toujours des érudits prêts à braver les dangers de Mundus pour rallonger la longue liste de nos connaissances. Veuillez continuer vos recherches, mon ami, mais ne vous laissez pas aveugler par l'impression de vérité. Si vous désirez présenté vos théories en haut-lieu, je vous conseille donc de pousser plus loin sur cette piste. Découvrez les secrets du Cycle d'Alduin, les mystères de la religion nordique et les faits réels qui se sont déroulés durant la Guerre draconique, et je suis certain que la vérité vraie vous apparaîtra comme une lumière en pleine nuit.

Sincèrement vôtre,

Votre ami, Mynalexes, Maître-érudit de la Société du Temple Zéro.

Modifié par Beron, 04 July 2016 - 16:31.

Quelques histoires pour les amateurs de fantasy : http://legends-of-beron.overblog.com/

#2 Beron

Beron

Posté 04 July 2016 - 16:30

Par glyphe secrète : Transmission par enveloppe-rêve.
Enveloppe-rêve : Priorité médium, protocole de sécurité accordé.
Protocole de sécurité : Navire spectre épée dragon vérité.


Fortdhiver, Bordeciel,

Le 26 de Semailles, 3E 429,



Au Maître-érudit Mynalexes,

Mon ami, veuillez d'abord me pardonner. D'abord, pour avoir montré tant d'imprudence et d'empressement lors de mon dernier message. J'étais très excité à l'idée d'avoir fait une découverte majeure et je n'eus pas pris le temps de vérifier mes affirmations en les corroborant grâce à d'autres sources. Ensuite, je m'excuse de vous avoir fait tant attendre ce nouveau message, surtout après que vous même ayez eu l'obligeance de me répondre si vite. Pour ma défense, je m'appliquais à trouver des preuves pour avancer avec plus d'assurance mes hypothèses. Je suivais vos conseils.

Pour en découvrir plus sur la Bordeciel de l'Ère Méréthique, je pensais d'abord aller à Vendeaume. Cependant, je me suis rappelé que beaucoup de Nordiques ne conservent que peu de leurs connaissances historiques dans de grandes bibliothèques, car il se méfie du Démon du Savoir. Les Nordiques d'Estemarche, parmi les plus proches des traditions et superstitions primitives, devaient être de ceux-là. Alors il ne me restais plus qu'à fouiller d'autres tombeaux antiques, à la recherche d'histoires intéressantes, ou bien aller plus au nord, à Fortdhiver. Préférant étudier dans la sécurité et le confort, je choisis cette seconde option.

Le voyage depuis Rivebois se fit sans problème notable. Les hommes sont rentrés pour la plupart du front à l'ouest. La Guerre du Bend'r-mahk est derrière nous et le roi de la Crevasse peut se charger seul des incursions brétonnes et rougegardes. Mais je m’égares. La géopolitique n'est pas le sujet de cette conversation. En entrant à Fortdhiver, je sentis immédiatement la vigueur de Bordeciel. Dans sa capitale, la province concentre à la fois la rudesse de son climat et de ses gens, le talent de ses marins et la force de ses guerriers. Mais également, plus important que tout, l'Académie de Fortdhiver. Vraiment, mon ami, il faut reconnaître que l'Académie n'a rien à envier à l'Université Arcanes dans sa prestance. En tant que sorcier de la Guilde des Mages, on me laissa entrer dans ces lieux et on m'offrit l'accès à l'Arcanaeum, la bibliothèque de l'Académie. On me proposa un assistant pour m'aider dans mes recherches, mais je refusai poliment. Comme vous le savez probablement, l'Arcanaeum est contrôlé par un groupe influent à Fortdhiver, appelé le Collectif d'Ysmir, favorable aux idées talossiennes. Je crains qu'on ait tenté par là d'espionner ou du moins de contrôler mes recherches. Mais peut-être n'est-ce là que quelque paranoïa de ma part.

J'entamai mes études en solitaire. Je m'orientai sur des ouvrages relativement récents à propos de l'Ordre Alessien et de la Guerre de la Vertu pour mieux cerner la vision que les Nordiques avaient des institutions Alessiennes. Peut-être allais-je trouver quelque curiosité démontrant d'un esprit animiste-mais-monothéiste hérité des temps draconiques. Las, je trouvais quantité de documents décrivant les « horreurs de la folie Alessienne ». En Bordeciel également, l'Ère Troisième ne se souvenait de ces événements que sous un jour défavorable. Il est notable que les Nordiques, qui s'enorgueillissent d'avoir été les premiers Hommes à combattre la tyrannie des Elfes, possèdent en réalité, dans leur grande bibliothèque, plus de documents elfiques, brétons et coloviens traitant de l'organisation ayant le plus combattu le despotisme elfique, que n'en possèdent les Cyrodiils eux-mêmes. Mais passons sur cette amusante ironie ! En fait, à part ce genre de petit auto-divertissement, l'ennui commençait à poindre au bout de quelques jours. Les ouvrages sur l'Ordre Alessien étaient d'une triste banalité, qu'ils soient écrits par les Nordiques ou les autres. La doxa impériale des Septim était partout !

Je décidai donc de remonter beaucoup plus loin dans la chronologie, aux temps mêmes de la grandeur de l'Ordre Alessien, aux IVème et Vème siècles de l'Ère Première. En Bordeciel, cela correspond d'abord à la Guerre de Succession, entourée des règnes des Rois Borgas et Olaf le Borgne. Rapidement, j'ai compris que les documents que j'avais sous les yeux étaient d'un intérêt bien supérieur à ce que j'avais lu précédemment. Les textes de la Guerre de Succession sont, je crois, les plus passionnants que j'ai lu jusqu'à présent. Imaginez-vous la chose, mon ami. Bordeciel dans l'anarchie ; chaque roi, chaque jarl, chaque chef de clan nordique se battant pour ou contre un autre, pour ou contre une cause ; chacun essayant de valoriser son camp et de dénigrer l'autre ; les pamphlets rédigés et diffusés par tous et que personne ne pouvait arrêter, la loi n'existant plus que par la force limitée de chaque parti. Que de vérités dérangeantes ont pu être exprimé à cette occasion ! Il y a beaucoup à lire, mon ami, et je n'ai pu prendre connaissance que de quelques fragments. Apparemment, le Roi Olaf a combattu ces textes une fois Bordeciel réunifiée sous son autorité. Beaucoup a pu être sauvé par l'Académie de Fortdhiver, mais combien de textes de cette période sont aujourd'hui dispersés à travers tout Bordeciel et même au-delà ?

En tout cas, j'ai trouvé des documents écrits par des moines Alessiens, proches de Borgas qui ont soutenu tous les candidats fidèles à l'Unique pendant la guerre. Ces moines n'étaient visiblement pas des missionnaires cyrodiiliens, mais bien des fils de Bordeciel. Un texte en particulier a attiré mon attention. Son contenu n'est que fragmentaire, le temps ayant abîmer les parchemins formant l'ancien codex. De ce que j'en ai traduit, les moines prétendaient que l'Unique n'était en aucun cas une divinité nouvelle, qu'il avait toujours été là et que le panthéon nordique traditionnel – Shor, Kyne, Dibella, Mara, Orkey, etc – n'est composé presque que de nouveaux venus, issus de la souillure aldmeri. Les moines mettent également en avant la lignée d'Ysgramor, d'où Borgas tirait sa légitimité. Selon eux, Ysgramor est le « parfait représentant de l'Homme, [triomphant] sur l'Elfe par la force et la ruse ». Ils dénoncent également des mensonges proférés à son égard par des agents du Roi Camoran – de Val-Boisé ? –, que les Nordiques ne doivent pas écouter et doivent chasser de leurs mémoires. J'ignore de quoi les moines parlent ici. Borgas a été tué par la Traque Sauvage lancée par les Elfes des Bois, certes, mais quelle autre implication la dynastie Camoran et son peuple peuvent-ils avoir dans la Guerre de Succession ? Quels mensonges ont pu être portés contre Ysgramor ?

Ainsi, mon ami, je suis peiné de vous dire que mes recherches n'ont abouti pour l'instant qu'à plus de questions que de réponses. Avec tout cela, je n'ai même pas encore eu le temps d'étudier les mystères de la Bordeciel de l'Ère Méréthique elle-même, seulement des témoignages postérieurs à celle-ci de plusieurs siècles, voire millénaires. Mais je poursuis ma tâche. Il n'est pas dans mes habitudes d'abandonner face à l'interrogation.

Cordialement vôtre,

Marcus Cato, Sorcier de la Guilde des Mages et Frère de la Société du Temple Zéro.
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#3 Beron

Beron

Posté 17 July 2016 - 18:17

Par loi du retour inverse : Transmission par enveloppe-rêve.
Enveloppe-rêve : Priorité médium, protocole de sécurité accordé.
Protocole de sécurité : étirév nogard eépé ertceps erivaN.


Refuge, Hauteroche,

Le 29 de Semailles, 3E 329,



Marcus Cato,

Cher ami, vous êtes entièrement pardonné. Je sais à quel point les études peuvent nous submerger et accaparer notre temps. Vous travaillez dur et c'est tout à votre honneur. Pour ma part, j'avoue ne pas mettre autant d'ardeur à la tâche actuellement. Il faut dire que « l'étude des phénomènes magiques consécutifs des conflits frontaliers anciens et récents entre les Royaumes de Refuge, d'Abondance et d'Orsinium » n'est pas aussi passionnant qu'on pourrait l'espérer.

Mais je m'égare. Retournons plutôt à vos travaux et leurs résultats. Je dois reconnaître que je suis assez peu surpris par ce que vous avez trouvé venant de notre Ère : les critiques nombreuses, d'origine nordiques ou non, portées contre l'Ordre Alessien. Les fiers Nordiques gardent encore la honte de la défaite de Gardesol face au Premier Empire de Cyrodiil. Ils ne peuvent que partager les mauvaises opinions des Tamrieliens les plus ignorants sur l'Ordre Alessien. Pour eux, la Guerre de la Vertu est un juste châtiment divin, infligé à l'Ordre pour ses « crimes ». Que d'ignorance, mon ami ! Que d'ignorance !

Dans tous les cas, cela vous retire une gigantesque quantité de documents disponibles pour appuyer vos théories sur une existence cyclique du Culte du Dragon. Car comme toujours l'essentiel des ouvrages des bibliothèques actives, telle celle de Fortdhiver, sont des créations récentes. Votre initiative de remonter très loin dans l'Ère Première est louable, mais implique nécessairement une raréfaction très importante des documents. De plus, les documents dits « de l'Ère Première » sont en réalité, l'immense majorité du temps, des copies datant tout au plus des premiers siècles de l'Ère Seconde. Sinon, ce ne sont que des tablettes gravées érodées ou des parchemins à trois-quart dévorés par les mites et les rats. Certes, vous concentrez vos recherches sur une période courte de production exceptionnellement élevée, d'où qu'il y ait des textes restant en assez bon état pour être étudiés. Cependant, ce sont des pamphlets, des œuvres à caractère polémique. Leur but peut être d'exprimer une vérité, qui sinon serait étouffée par le pouvoir politique, mais peut également consister en des attaques sans fondements contre des adversaires pour le pouvoir, donc aux objectifs d'abord politiques, déformant la vérité pour ces buts politiciens.

Ainsi, mon ami, vous vous retrouvez dans une impasse. Les textes récents sont pollués par la bêtise et la propagande, tandis que les textes anciens manquent de crédibilité, tant elles ils sont noyés dans la politique et les polémiques, dont beaucoup d'enjeux ont été oubliés avec le temps. Alors, que faire ? Voici mon conseil : poursuivez vos recherches dans les textes que vous trouvez les plus intéressants et les plus vrais à vos yeux, qu'ils soient anciens ou récents. Le regard de l'historien est essentiel dans la discipline auquel vous touchez-là. Ayez confiance en vous, vos capacités d'analyse et vos convictions, mais aussi dans celles des auteurs des textes que vous rencontrez. Que ce soit une œuvre de l'Ère Première ou de l'Ère Troisième, la seule chose dont vous pouvez être certain en le lisant, c'est la subjectivité de l'auteur. Ainsi, vous qui connaissez la vérité révélée par le Prophète-Singe, vous pouvez mieux comprendre et croire plus aisément un érudit qui croyait lui aussi en son temps aux Doctrines Alessiennes. Vous qui connaissez les mensonges proférés par les Septim, vous êtes capable de repérer les mensonges, les déformations de l'histoire vraie par des érudits ignorants ou corrompus, par les idées aldmeri ou par la propagande du pouvoir impérial et séculaire. Ayez confiance en vous, mon ami, c'est la meilleure voix pour trouver la vérité !

À présent, recentrons-nous sur les résultats de vos recherches sur l'Ordre Alessien en Bordeciel, en particulier cet ancien codex écrit par des moines. Je dois avouer que, comme vous, je suis surpris par ces affirmations. Je viens de vous dire qu'on devait avoir confiance en nous et par extrapolation en les auteurs Alessiens de ce passé lointain. Cependant, ce texte va à l'encontre de plusieurs de nos croyances ancrées profondément dans notre corpus épistémologique. Les dieux multiples du panthéon nordique ont longtemps été pensés comme précédant la colonisation atmoran de Bordeciel, même si les anciens Atmorans préféraient les vénérer sous une forme animiste plutôt qu'anthropomorphe. Vos propres études au Tertre des Chutes tourmentées semblaient également aller dans ce sens. Le substrat protéiforme dans la religion nordique serait une conséquence de l'occupation aldmeri en Atmora – que l'on appelait Altmora au sortir de l'Ère de l'Aube. Vos nouvelles découvertes vont à l'opposé de cela, car, selon ces moines, le substrat protéiforme nordique est d'origine proprement Bordecielienne et récente. Toutefois, une présence plus ancienne de l'Unique dans la foi nordique est effectivement assez logique. Shor est Shezarr, très légèrement changé. On peut même dire que le Shor des Nordiques est plus proche du Shezarr réel que le Shezarr vénéré de nos jours par de nombreux Cyrodiils, édulcoré par le pragmatique compromis d'Alessia. Si les Nordiques ont un Shezarr, ils ont sans doute un Akatosh. Qui correspondrait mieux à ce visage qu'Alduin ? L'Unique a deux formes acceptables : l'Homme et le Dragon. On les retrouverait, sous leur forme originelle, pure, dans le culte Alessien, et légèrement déformé dans le culte nordique très antique.

Enfin, je n'ai pas de grand commentaire à faire sur les dires des moines à propos d'Ysgramor. Ce dernier est une figure mythique de l'Homme récupérée par les Septim. La supposée ascendance de tous les Hommes de Tamriel aux colons Atmorans, et leur chef Ysgramor, a permis à Talos Couronne-des-Tempêtes de justifier la domination d'un étranger Atmoran sur les Nordiques, les Cyrodiils et les Brétons. Bien évidemment, ce point de propagande impériale a été démonté par d’honnêtes érudits, en particulier ceux de l'Université de Gwylim. Mais cela n'empêche pas les Septim de continuer à abreuver les Hommes de ce mensonge. Toutefois, cela signifie-t-il qu'Ysgramor n'était pas un Homme de valeur, un ardent combattant de l'Humanité contre les Elfes ? Bien sûr que non ! Les Alessiens de l'Ère Première ont pu sans problème et en toute bonne fois se référer à ce glorieux personnage, ce que nous devrions faire, si nous parvenions à nous débarrasser de nos préjugés anti-Septim, malheureusement souvent justifiés. Au sujet des mensonges des Elfes des Bois mentionnés par les moines, il n'y a rien de très surprenant en cela : parmi tous les Elfes, les Bosmers font partis des plus menteurs et tricheurs. Je vous conseille de ne pas trop vous attarder là-dessus. Les moines avaient raison en disant que ces mensonges ne doivent pas être écoutés et doivent être chassés de nos mémoires. Le faux est sans importance ; seul le vrai compte.

Vraiment, mon ami, vos recherches à Fortdhiver ne vous semblaient pas avoir apporté beaucoup de réponses, mais en poussant plus loin la réflexion, elles sont une première confirmation de vos impressions face au récit du Tertre des Chutes tourmentées. Je vous prie de continuer vos études, car, comme vous avez pu le pressentir, elles pourraient radicalement changer les représentations de la religion nordique que se font les membres du Temple Zéro.

Sincèrement vôtre,

Votre ami, Mynalexes, Maître-érudit de la Société du Temple Zéro.
Quelques histoires pour les amateurs de fantasy : http://legends-of-beron.overblog.com/

#4 Beron

Beron

Posté 26 July 2016 - 10:05

Par glyphe secrète : Transmission par enveloppe-rêve.
Enveloppe-rêve : Priorité médium, protocole de sécurité accordé.
Protocole de sécurité : Navire spectre épée dragon vérité.


Fortdhiver, Bordeciel,

Le 2 de Ondepluie, 3E 429,



Au Maître-érudit Mynalexes,

Tous mes remerciements pour vos précieux conseils et encouragements ! Vous avez mille et huit fois raisons. Je dois avoir confiance en mes connaissances, mes capacités et mes convictions. Encore une fois, vous m'êtes d'un grand secours, mon ami. Dès que j'ai reçu votre mémospore, je me suis replongé avec plus d'ardeur dans le travail.

J'ignorais votre sujet d'étude actuel. « L’étude des phénomènes magiques consécutifs des conflits frontaliers anciens et récents entre les Royaumes de Refuge, d'Abondance et d'Orsinium » – l'intitulé que vous avez choisi exprime à lui seul toute la passion que vous semblez porter à ce thème – ne m'a jamais vraiment passionné. Je n'ai visité qu'une seule fois l'un de ces trois royaumes, lors d'une affaire notariale à Abondance, et en chemin je n'ai croisé aucun phénomène magique étrange. Pour dire vrai, je me souviens avoir été assez déçu. On m'avait raconté tant de choses sur les tribus de la Bjoulsae et la magie des locaux que la banalité des rencontres faites en route n'a résulté chez moi qu'un ennui profond. Cependant, avec la renaissance d'Orsinium et le Voile de l'Ouest récent, je suppose que l'endroit est devenu bien plus divertissant, tant sur le plan politique que sur le plan magique. Enfin, je sais bien que je ne vous apprends rien. Votre présence à Refuge date déjà de suffisamment de temps pour que vous vous soyez fait une vision claire de la situation.

Mais revenons au sujet premier de cette conversation : l'Unique dans la religion nordique et l'existence cyclique du Culte du Dragon. Comme je vous le disais au début de ma lettre, j'ai beaucoup travaillé ces derniers jours. L'essentiel consistait à retrouver et analyser les textes anciens datant de la Guerre de Succession. Je m'attelais à trouver notamment d'autres écrits Alessiens nordiques. J'en ai effectivement déniché. Leurs supports étaient en très mauvais états et la traduction est longue et difficile. Ainsi, mes travaux sont en progression, sans avoir pour l'instant de résultats bien terminés. L'élément le plus intéressant traité jusqu'à présent est un discours prononcé par un chef d'Haafingar, s'adressant à des clans alliés avant une bataille pour un pont sur la Rivière Hjaal. Je vous épargne le style martial, bourru et trop ancien pour être apprécié de nos jours. Le chef Haafingarien en question se nomme Ragvir Cornevoix. Il est un chef vassal de Solitude, vénérant l'Unique et ayant comme saint protecteur Morihaus. Pour motiver ses alliés, il en appelle à leur devoir envers l'Unique et aussi envers « Mor le Demi-Prince des Vents, qui les a sauvé de la mort plus d'une fois et a [vaincu] l'Émeutier, le Dagon, comme l'a fait son père et seigneur, le Dragon du Temps. » Donc les Alessiens d'Haafingar pensaient que Morihaus était le fils du Dragon du Temps, Alduin pour les Nordiques. On note ici que l'Haafingarien présente Morihaus comme « Mor le Demi-Prince des Vents », un demi-dieu nordique, et non simplement comme le Taureau Sacré. Malgré toute sa foi en les Doctrines Alessiennes, Ragvir Cornevoix n'était pas réellement animiste-mais-monothéiste dans sa pratique religieuse. Il ne donne à Morihaus ni son nom de saint reconnu par l'Ordre des Saints Frères de Marukh, ni son nom d'animal-totem. Ce que je démontre par là, c'est que les guerriers nordiques comme Ragvir Cornevoix n'étaient clairement pas aussi doctes que les moines Alessiens évoqués dans ma précédente lettre et ne suivaient pas parfaitement le dogme de l'Ordre établi en Cyrodiil. Si je tiens à faire toutes ces précisions qui peuvent paraître assez négligeables, c'est pour bien que vous compreniez, mon ami, que le passage qui suit n'est pas forcément ce que l'Arcanaeum a de plus crédible à offrir à nos esprits.

Ragvir poursuit : « Car oui, mes frères, les bâtards qui nous barrent la route sont des suppôts de Dagon ! Ce mauvais démon veut détruire le Cycle sacré, l'ordre souverain ! Ne les sous-estimez pas, lui et ses sbires ! Ils ont déjà renversé notre sainte congrégation autrefois, saccagé nos temples, brûlé nos prêtres ! Blasphémateurs et hérétiques ! Mais quand le Dagon crache son immonde salive de mensonges et de chaos, le Dragon crache son feu juste et purificateur ! Le Cycle est éternel ! Par les falaises de Solitude, ces bâtards d'Aubétoile osent souiller la ville de Mor [il parle de Morthal] ? Et bien, nous les brûlerons tous ! Le feu du Dragon jaillira encore aujourd'hui ! Nous combattrons jusqu'à la mort, puisse-t-elle être illusoire ! Nous écraserons tous ceux qui se dressent entre nous et la victoire totale de l'Unique ! Tous ceux qui ont osé s'élever contre la sainte lignée d'Ysgramor et son sang sacré seront punis pour leur trahison ! »

Comme vous pouvez l'imaginer sans peine, ce passage m'a laissé pantois. Le chef Haafingarien semble partir dans tous les sens. Il mélange un discours martial, propre à sa situation miliaire, et un discours religieux. Face à tant de confusion, je me suis appliqué à traduire le texte en entier. Il est écrit sur une série de parchemins, réalisée sur commande d'un riche clan de Solitude, allié à Ragvir Cornevoix dans la bataille, pour conserver la mémoire des hauts faits lors d'une courte campagne ayant opposée une force armée régulière d'Aubétoile et une alliance de clans nordiques d'Haafingar fidèles au culte de l'Unique. Ces événements sont datés de 1E 374, soit le début de la Guerre de Succession. Comme je vous l'ai dit plus tôt, l'objectif pour les Haafingariens étaient la capture d'un pont sur la Rivière Hjaal, nécessaire pour marcher sur Morthal. Les Alessiens l'emportèrent et poussèrent leur avantage jusqu'à la prise de Morthal. Mais Hjaalmarche ne passa pas immédiatement sous la bannière des Haafingariens, car il y eut ensuite de très sanglants combats dans tout le Marais de Drajkmyr, dans lesquels mourut Ragvir Cornevoix. Je n'ai pas réussi à en apprendre vraiment plus. Les parchemins sont en mauvais état et l'écriture du scribe n'est pas des plus lisibles.

Maintenant, je pense que nous pouvons mieux comprendre les références du texte. Ragvir parle du Cycle sacré, de l'ordre souverain, du Dragon cracheur de feu. Ici, le doute n'est pas permis : le chef Haafingarien évoque Alduin le Dévoreur de Mondes, l'assimilant à l'Unique, à Akatosh. Il parle également de mort pouvant être illusoire. Ce Nordique a donc bien appris les leçons des Doctrines Alessiennes du Prophète-singe. Ou bien ses connaissances viennent-elles de plus loin, de vestiges du Culte du Dragon ? Impossible à dire. Il insiste sur le fait que Morthal soit « la ville de Mor ». En effet, d'après une légende, Morthal aurait été bâti jadis par Morihaus lui-même. Ragvir en appelle à la foi des Haafingariens pour qu'ils comprennent l'importance religieuse et symbolique de Morthal dans cette guerre. Mais le plus important dans tout cela, c'est que Ragvir accuse le Dagon d'être derrière les forces d'Aubétoile. Le Prince Daedra Méhrunes Dagon serait selon lui un ennemi de l'Unique et de son fils Mor. Il le surnomme « l'Émeutier » et il affirme que le Dagon et ses sbires aurait déjà renversé une fois leur « congrégation ». N'est-ce pas absurde ? L'Ordre Alessien a toujours été en guerre avec les Princes Daedra, surtout les plus vils d'entre eux, tel Dagon et Molag Bal, et même s'ils ont parfois rencontré des revers face à eux, les Saints Frères de Marukh n'ont jamais été renversé par ces démons, à plus forte raison dans leurs périodes d'expansion, comme le IV° siècle de l'Ère Première. En lisant cela, nous avons l'impression que Ragvir Cornevoix divague totalement, qu'il ment pour galvaniser ses alliés face à un ennemi en diabolisant ce dernier de toutes les façons possibles. Ne serait-on pas ici devant un de ces discours se prétendant vrais alors qu'ils diffusent un mensonge dans un but politique, contre lesquels vous-même, mon ami, m'avez mis en garde ?

C'est ce que j'ai cru au début et ce dont je crois encore en partie maintenant. Mais en analysant bien le texte et en me rappelant de la raison même qui me poussait à fouiller cette bibliothèque, j'ai pensé à une autre solution. Ragvir Cornevoix venait d'Haafingar. Si aujourd'hui, nous sommes naturellement poussé à croire qu'il était sous l'influence de l'Empire Cyrodiilien, c'est-à-dire de l'Ordre Alessien, il n'en était probablement rien en vérité. Notre vision du passé dépend beaucoup de notre présent. Aujourd'hui, Solitude est la ville de Bordeciel où se manifeste le plus l'influence de Cyrodiil. C'est en grande partie le fait des connexions de sa famille royale avec la dynastie Septim et la plus forte présence de la Légion Impériale ici qu'ailleurs à cause de la Guerre du Diamant Rouge. Notre présent est le fruit du passé. Mais en 1E 374, l'histoire n'avait pas encore marqué Haafingar de l'emprunte impériale. La Châtellerie était jeune et peuplée principalement de colons venus de l'Est, des Nordiques donc, comme ceux de Vendeaume. À cette époque, l'Ordre Alessien de Cyrodiil était surtout influent dans le Sud du Premier Empire Nordique, pour des causes géographiques. L'emprise religieuse cyrodiilienne était à Bruma et Faillaise ; à Fortdhiver également, où son plus franc allié, le Roi Borgas, siégeait en maître avant sa mort. Ainsi, le culte de l'Unique en Haafingar était une religion d'abord nordique. Ses références théologiques et mythologiques étaient d'abord nordiques et non cyrodiiliennes. D'où, comme je l'ai remarqué précédemment, que Ragvir Cornevoix ne suivait pas parfaitement le dogme Alessien édicté à Sancre Tor et Cyrodiil. Si mon idée de l'Ordre Alessien comme étant le Culte du Dragon réformé est exact, ce que je pense, alors les références du discours de Ragvir se rapportaient à la mythologie nordique et l'histoire du Culte du Dragon.

Pour mieux comprendre ces références, je me suis finalement décidé à prendre un assistant de l'Académie, comme on me l'avait proposé à mon arrivée. Je sais, mon ami. Vous vous dîtes que je me montre encore une fois imprudent et il est tout à fait normal que vous le pensiez. Je vous ai moi-même dit dans ma précédente lettre que l'Arcanaeum était contrôlé par le Collectif d'Ysmir, un groupe aux idées talossiennes, dont je craignais qu'ils tentent de m'espionner, sans doute par paranoïa après que vous m'ayez un peu sermonné à ce sujet. Je ne l'ai pas oublié. En vérité, j'ai pris des mesures pour éviter des soupçons sur ma personne. Je vous les exposerais plus loin. Pour le moment, sachez que j'ai pris à mon service un jeune étudiant Nordique du nom de Ralof. Il connaît bien les mythes de son peuple et a la conversation agréable. Nous avons discuté longuement de la figure du Dragon dans les croyances nordiques. Mon ami, je ne vous ferai pas un compte-rendu de ces débats ici, mais ce fut très enrichissant. De plus, cela m'a permis de gagner sa confiance, élément essentiel quand nous devons collaborer avec des personnes extérieures au Temple. Je l'ai ainsi amené à se porter sur le discours de Ragvir Cornevoix.

Ralof m'a expliqué que les affrontements entre Alduin – qu'il a confirmé être le Dragon évoqué ici, quelque peu différent d'Akatosh – et Méhrunes Dagon sont un thème récurent des mythes nordiques. Comme je vous l'ai expliqué dans mon premier mémospore, les Hommes du Bord-de-Ciel ne croient pas en une vérité historique, mais en un cycle éternel d'histoires différentes et toutes vraies. Des skalds – c'est ainsi que l'on nomme les bardes dans ces contrées – de culture bréto-nordique ont compilé en une grande épopée plusieurs histoires à propos des affrontements entre Alduin et Dagon. Cette fameuse saga est appelée, dans la vieille langue, L'Aldudaggavelashadingas, ou en tamrielien, Les chants du Dragon et de Dagon. Le jeune Ralof m'en a trouvé rapidement un exemplaire dans la bibliothèque, que j'ai ensuite lu. Dans ces histoires, Alduin et Dagon se livrent à de multiples combats, tous gagnés à la fin par le Dévoreur de Mondes. Une d'entre elles raconte comment Morihaus, désigné comme Mor le Demi-Prince des Vents, tel le fait Ragvir Cornevoix, se mesura au Prince de la Destruction.

Dans son discours, le chef Haafingarien se réfère ainsi aux combats de l'Aldudagga. Il pense perpétuer et protéger l'héritage de Mor en combattant les suppôts de Dagon au nom du Dragon et reprendre Morthal des mains de ces derniers. Pour lui, Alduin est incontestablement l'Unique. Je crois que c'est encore un indice désignant l'Unique comme une divinité d'origine nordique. Les septiques me rétorqueraient que Ragvir Cornevoix a été converti par des missionnaires Alessiens qui usèrent de l'aspect mutable du Dieu Unique, faisant eux-mêmes passer Alduin pour Akatosh, ce qu'il est effectivement en quelque sorte. L'absence de preuve de l'existence de missions cyrodiiliennes en Haafingar ne signifie pas preuve d'absence de cette existence. Je le reconnais : c'est peut-être vrai. Mais quoiqu'il en soit, Ragvir dit que sa congrégation, les fidèles de l'Unique, était bien implantée en Bordeciel à un moment donné. Si nous acceptons qu'il soit sincère, alors nous devrions trouvé des traces de cette ancienne congrégation vouée à l'Unique. Et nous les trouvons. Ce sont les temples, cryptes et autres ruines du Culte du Dragon éparpillés dans tout le Vieux Royaume. Quel autre secte puissante a-t-elle été renversée dans le Bord-de-Ciel avant que le Roi Wulfharth n'y abatte définitivement l'Ordre Alessien ? Seulement le Culte du Dragon.

Et Dagon dans tout cela ? J'y reviens. L'Aldudaggavelashadingas nous montre une opposition constante au fil du temps entre Alduin et Dagon. Ragvir Cornevoix, que nous devons reconnaître être un adorateur d'Alduin, prétend que ces combats se poursuivent. Par leurs fidèles, le Dieu du Temps et le Prince de la Destruction n'avaient cessé leur affrontement depuis l'Aube. Une fois au moins, Méhrunes Dagon a remporté la victoire, en renversant la congrégation vouée au Dragon. Oui, mon ami, ma solution face à l'énigme que représente ce discours du chef Haafingarien est la suivante : Méhrunes Dagon et ses sbires ont détruit le Culte du Dragon.

Cette conclusion me paraît tellement choquante en la relisant dans mes notes. Dagon est l'ennemi des Hommes, de Mundus même. Pourtant, d'après le témoignage d'un fidèle de l'Unique de jadis, Dagon serait derrière une des rébellions les plus admirées aujourd'hui par les Hommes de l'Empire de Tamriel. La chute d'Alduin et de son Culte et la reprise en main de leur pays par les Hommes du Nord sont, selon l'histoire et la légende, les fondations sur lesquelles se construisit le Premier Empire Nordique. Dagon serait ainsi directement à l'origine de celui-ci. N'est-ce pas incroyable, mon ami ? Les Septim se réclament des Premier et Second Empires Cyrodiiliens, mais également du Premier Empire Nordique. La base la plus ancienne de leur pouvoir est l’œuvre du Prince Daedra Méhrunes Dagon !

En arrivant à ce résultat, je suis tellement abasourdi, mon ami, que je m'interroge même de jusqu'où WGT tient-elle son pouvoir ? Les rébellions, les insurrections, les émeutes sont la sphère du Prince de la Destruction. Celles-ci s'égrainent dans toute l'histoire de l'Humanité. Rébellion contre les Dragons, rébellion contre les Ayléides, rébellion contre les Direnni, rébellion contre les Nordiques, etc. Combien d'entre elles ont été fomentés par Dagon ? Jusqu'où est-il présent dans les origines des royaumes humains actuels ? Je m'interroge.

Mais nous parlons là d'une hypothèse, s'appuyant sur beaucoup de « si ». Si Ragvir Cornevoix est sincère. Si ce guerrier brutal ne fait pas que répéter des mensonges. Si ces croyances ne sont pas un pot pourri chaotique de mythes nordiques et de prêche Alessienne. Il y a trop de si ! Je décide donc de garder cette histoire de Dragon et de Dagon dans un coin de mon esprit et poursuis mes travaux.

Je note la dernière phrase de Ragvir Cornevoix : « Tous ceux qui ont osé s'élever contre la sainte lignée d'Ysgramor et son sang sacré seront punis pour leur trahison ! » Un Nordique Alessien fait encore mention d'Ysgramor et caractérise sa lignée entière par son « sang sacré ». Je pense que cela vient surtout du fait que les Alessiens de Bordeciel suivaient très fidèlement le Roi Borgas, dernier héritier d’Ysgramor, et donc ils accusaient leurs ennemis d’être des traîtres à Borgas et à toute la lignée d’Ysgramor par la même occasion. De plus, il n’est pas impossible que des candidats Alessiens à la royauté, durant la Guerre de Succession, descendaient également d’Ysgramor. Le Jarl Hanse de Fortdhiver, le successeur direct de Borgas – les historiens pensent qu’il pourrait être son neveu ou même son fils –, serait ainsi devenu le Roi Hanse de Bordeciel si l’Assemblée ne lui aurait pas refusé ce titre parce qu’il était adepte de l’Unique. Et cela bien que d’autres historiens, impériaux ou non, prétendent que Hanse était fidèle au panthéon nordique traditionnel et que ce sont les jarls et seigneurs Alessiens qui lui refusèrent ce titre.

Cependant, qualifier le sang d’une lignée royale comme « sacré » paraît exagéré pour des Alessiens. Je vous rappelle, mon ami, que l’époque n’était pas propice à la glorification excessive des vieilles lignées. Le coup-d’État contre les Minotaures avait tout de même renversé la première et plus ancienne lignée impériale et était l’œuvre de l’Ordre Alessien. Les adorateurs de l’Unique, ou du moins leurs prélats, préféraient mettre l’accent sur la sainteté propre au souverain en place et non sur une légitimité issue d’une quelconque glorieuse ascendance royale. Peut-être les choses étaient-elles différentes en Bordeciel. La question de la légitimité des empereurs n’était pas encore tranchée par les Saints Frères de Marukh : venait-elle de leur Sang de Dragon, obtenu par la Convention scellée entre Sainte Alessia et l’Unique, réaffirmée à chaque couronnement d’un nouvel empereur, qu’il transmettrait ensuite à sa descendance, ou bien des qualités sacrées et humaines de l’homme ou la femme qui montait sur le Trône ? Il semblerait en tout cas, d’après le discours de Ragvir Cornevoix, que pour les Alessiens d’Haafingar, la légitimité venait du sang royal, celui d’Ysgramor.

Enfin, cela peut n’avoir qu’une importance très mesurée. Ce n’est peut-être qu’un autre éloge à Ysgramor dont les Nordiques ne peuvent s’empêcher de ponctuer leurs discours.

Et voilà, mon cher ami ! Je vous ai donné toutes les analyses que j’ai pu produire à partir de ce discours militaire et religieux Haafingarien. Pour les résumer, je dirais que, si on accepte la sincérité de Ragvir Cornevoix, on peut affirmer que les clans nordiques adeptes de l’Unique en Haafingar voyaient Alduin en l’Unique et reconnaissaient Morihaus comme Mor le Demi-Prince des Vents, fils d’Alduin et demi-dieu de leur mythologie. Ils combattaient également Méhrunes Dagon, comme leur dieu Alduin dans les combats de l’Aldudagga, et voyaient en lui la source d’une première destruction de leur congrégation et celle d’une seconde potentielle. Ainsi, ces clans nordiques prétendaient qu’une congrégation adoratrice d’Alduin-en-tant-que-l’Unique existait autrefois en Bordeciel et je crois bien que nous avons désormais assez d’éléments pour dire que cette congrégation était le Culte du Dragon !

Enfin, j’aimerais poursuivre mes recherches dans les mois à venir. Comme vous l’avez dit vous-même, il me faut plus d’indices, plus de preuves pour pouvoir présenter mes théories en haut-lieu, mais je suis déjà très heureux d’avoir percer à jour cette vérité. J’aimerais aussi creuser un peu plus du côté des rapports des Alessiens à Ysgramor. Il apparaît trop souvent dans leurs dires pour que cela n’est pas une certaine importance.

Toutefois, je me vois obligé de remettre ces prochaines recherches à plus tard. Comme je vous le disais plus haut, j’ai pris un assistant de l’Arcanaeum de Fortdhiver. En tant que tel, il n’est pas impossible qu’il soit lié d’une manière ou d’une autre au Collectif d’Ysmir. Bien que j’apprécie le jeune Ralof, il me faut assurer mes arrières face aux sympathisants talossiens. J’ai donc pris comme mesures d’étudier également la propagande impériale de l’Ère Troisième, comme pourrait le faire n’importe quel banal amateur d’histoire nordique. Je me suis mis à travailler sur des textes datant du règne de Tiber Septim, car autant aller aux sources de la doxa impériale puisqu’on y a accès à Fortdhiver. Je concentre mes recherches sur les thèmes de l’Unique et d’Ysgramor. Après tout, il se peut que quelques vérités aient été égrainées par d’honnêtes érudits dans la version officielle de l’histoire. Cela va me prendre un certain temps pour bien dissiper tout soupçon potentiel du Collectif d’Ysmir à mon égard, bien que cela sera plus rapide grâce à l’aide de Ralof. Ma prochaine lettre sera sans doute dans plusieurs semaines.

Cordialement vôtre,

Marcus Cato, Sorcier de la Guilde des Mages et Frère de la Société du Temple Zéro.
Quelques histoires pour les amateurs de fantasy : http://legends-of-beron.overblog.com/




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