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[H] L'incroyable Histoire Du Dernier Nain Vivant


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3 réponses à ce sujet

#1 Nérévar42

Nérévar42

Posté 18 novembre 2015 - 12:37

L'INCROYABLE HISTOIRE

DU DERNIER NAIN VIVANT


Prologue : Un vrai petit Nain


Cela faisait maintenant trois heures entières que Thardac patientait à l'extérieur. Et la patience, pour ainsi dire, n'était vraiment pas son fort. Pour couronner le tout, aujourd'hui, un événement incroyable venait l'exciter encore un peu plus. Ce n'est pas comme s'il attendait simplement qu'on lui serve un de ces sandwiches immondes préparés au restaurant d'à côté, non : il allait avoir un enfant ! Ce n'est pas chose courante chez son peuple, et il faut avouer que ça le stressait d'autant plus.
  Toute sa famille et ses amis étaient d'ailleurs là avec lui, assis à le regarder faire les cent pas. Mais qu'est-ce qu'ils étaient stressants ! Bon, c'est vrai qu'ils avaient tous une bonne raison d'être là. Son frère Mtludekh, pa exemple, il voulait absolument offrir un casse-tête cubique au nouveau-né. N'importe quoi ... pourquoi pas une clé à molette tant qu'il y était ? Et Oncle Dupgtm, il avait juste envie de siffler son cognac, étant donné que les naissances s'arrosaient avec abondance chez les Dwemers.
En fait, plus il passait en revue ceux qui l'accompagnaient, plus Thardac trouvait qu'ils n'avaient strictement rien d'utile à faire ici ... vous parlez de bonnes raisons !
  Ah tiens non, il y a une exception : Thardac avait oublié Mémé Gthumz, qui s'est battue toute sa vie contre une forme grave de chancre des cendres et qui voulait absolument voir son arrière-petit-enfant avant de mourir. En même temps, Mémé, si tu n'avais respiré à pleins poumons et avec abrutition l'air extérieur lors de la dernière tous du Mont Écarlate, sous prétexte de te dégager les bronches, tu ne serais dans cet état lamentable aujourd'hui ! Mais bon, il l'aimait bien, sa petite Mémé, Thardac. Elle a de la volonté, et c'est ce qui est important dans la vie : si on n'est pas un battant, on perd rapidement courage.
   Soudain, un hurlement qui ressemblait à une inspiration tonitruante retentit à l'intérieur de la salle du médecin. La tête de Thardac se mit à tourner : son enfant était né. Sa famille le retenait, lui disait de se retenir d'entrer, de laisser les médecins faire leur travail, mais l'ingénieur nain n'en pouvait plus : il fallait qu'il voie. A bout de trois minutes et au moment précis où Thardac était fermement décidé à enfoncer la porte, elle s'ouvrit et le visage d'une infirmière fatiguée apparut. "Merde, manqué" pensa un instant Thardac : il avait enfin trouvé une occasion et une raison valable d'exploser le matériel de ce médecin véreux qu'il ne pouvait pas blairer.
- Monsieur Thardac Bagarn, je présume ? Votre fils vous ressemble beaucoup.
Thardac n'osait pas en croire ses oreilles. Il avait du mal à imaginer ce petit miracle.
  Il se rua à l'intérieur et put observer sa femme Iltham, qui tenait et protégeait amoureusement le nouveau-né. Le misérable crétin fini qui servait de médecin à cette clinique prit alors la parole sans autorisation :
- Thardac et Iltham Bagarn, votre fils Yagrum est en très bonne santé et il est vigoureux : cela faisait maintenant des décennies que je n'avais pas vu un si beau bébé.
Thardac ne pouvait pas supporter ce rat puant, arrogant et binoclard par-dessus le marché, mais son travail lors de l'accouchement et ses éloges sur son fils l'aidèrent à le faire remonter dans son estime : sur une échelle de 0 à 10, il n'était plus dans les négatifs. Chapeau, le rat !
  Tout le monde se pressa à l'intérieur de la salle pour détailler le jeune fils de Thardac. Ce dernier regardait fièrement ce qui allait devenir sa principale préoccupation dans les nombreuses années à venir, devant même sa passion pour l'animachinerie et l'architecture. Puis il regarda sa femme et lui demanda simplement :
- Pourquoi Yagrum ? On avait dit Bchufmen pour un garçon, non ?
- Oui, mais Bchufmen, ça vient du mot "intelligence", sourit Iltham. Loin de moi l'idée de prendre notre nouveau fils pour un abruti, mais Yagrum est un mot d'argot qu'utilisait ma mère pour dire de ne rien lâcher, d'être fort. Et je crois savoir que la volonté et l'espoir sont des sentiments qui te tiennent à coeur, non ?
- Oui, c'est vrai, avoua Thardac. Puis il regarda à nouveau son fils et lut sur son visage la vie incroyable qu'il allait mener.
- Ouais, Yagrum c'est pas si mal, se répéta Thardac.
  Le bébé avait une bonne bouille et il était parfaitement calme. Mémé pleurait à flots, Dupgtm demandait quand donc est-ce qu'on irait faire la fête et boire du cognac. Pendant ce temps, Kagrénac, le meilleur ami de l'heureux père, tentait tant bien que mal de repousser Mtludekh, réellement décidé à ennuyer Yagrum avec son casse-tête stupide. Et tandis que Rthugtumz le tailleur mesurait les guiboles de l'enfant, la mère de Thardac affirma qu'il ne tarderait pas à avoir faim et à perdre soudainement son calme. Le benjamin du groupe et le fils de Kagrénac, Amtagct, vint auprès du couple Bagarn, observa le bébé et, tout en se curant le nez d'un air décontracté, demanda pourquoi il n'avait pas encore ouvert les yeux. Et pendant que sa mère lui retirait honteusement l'index de sa narine, Yagrum ouvrit lentement ses yeux plissés, comme pour épater la galerie.
  Ces yeux magnifiques, bleus comme des saphirs taillés, achevèrent de combler l'assemblée de bonheur. Thardac regarda l'assemblée et se dit que malgré toutes leurs différences, ils étaient - au fond - tous unis dans ce merveilleux événement qu'était la naissance de son fils. Ce dernier se mit d'ailleurs à hurler avec une puissance et un volume sonore insoupçonnés sous ses airs d'ange.

  Yagrum Bagarn venait de naître, et il était un vrai petit Nain.

Modifié par Nérévar42, 19 mars 2017 - 12:15.


#2 Nérévar42

Nérévar42

Posté 11 décembre 2015 - 19:58

Chapitre 1 : Une nature mécanique


Thardac pensait, à la naissance de Yagrum, qu'un enfant était ce qu'il pouvait y avoir de plus beau sous la surface de Nirn. Et il se trompait, mais alors lourdement ! Quelle galère, les gosses : quand on pensait que certains humains s'occupaient de quatre ou cinq d'entre eux en même temps, on avait soudain un respect plus que profond pour eux. Très franchement, Thardac, lui, trouvait qu'un seul et unique fils était déjà bien assez insupportable ... On en était presque à se demander pourquoi les Dwemers en ont toujours eu aussi peu.
Non sérieusement, c'était incroyable comme un enfant pouvait vous causer des problèmes chaque jour. En plus, à part vous emm ... ennuyer sans cesse, il ne faisait rien de ses journées : il pleurait (beaucoup), dormait (beaucoup), mangeait (peu et encore heureux) et autrement marmonnait des choses incompréhensibles dans sa barbe encore inexistante. Au moins les animoncules, eux, avaient le mérite de savoir se rendre utiles ! En songeant à cela, Thardac tapota doucement la tête de son scarabée mécanique, Izthumg, qui émit un genre de ronronnement tonitruant. Ah, c'est que son compagnon lui avait sauvé la mise à plusieurs reprises, alors qu'il avait failli à son rôle qu'était celui de protéger la population du danger public qui lui servait de fils.
Par exemple, il y avait cette fois où Thardac et Iltham promenaient Yagrum pour la première fois dans les rues d'Alzthamk, la capitale de Vvardenfell (et que chaque, mais alors vraiment chaque passant faisait cette remarque absolument dénuée d'intérêt qu'était celle d'affirmer que ça faisait une paye que l'on n'avait pas vu de petit Nain - depuis Amtagct en fait). Une sphère gardienne, mise au point par Thardac - et donc purgée de la moindre petite chance de dérailler - était passée à côté du couple. Bien entendu, le " meugnon petit bébé " avait eu la géniale idée de hurler à pleins poumons. Allez savoir comment, l'animachine s'était complètement détraquée et avait commencé à tirer partout avec son arbalète, un morndas en plus - jour de marché. Fort heureusement, Izthumg avait réagi très vite devant le danger et s'était jetée devant la poussette. Le fidèle scarabée avait donc pris une flèche dans le thorax, qui aurait probablement tué Yagrum. La crise, qui n'avait (heureusement pour Thardac) fait aucune victime, s'acheva lorsqu'un gros centurion vint écrabouiller son confrère dissident.
Le père Bagarn gardait néanmoins un souvenir amer de ce jour-là, qui avait mis en doute sa crédibilité et blessé son ami à six pattes. Et ce n'est pas tout ! Remis de cette blessure, le garde du corps de Yagrum avait encore eu du pain sur la planche. Thardac était en train de tester un nouvel aérostat de combat, mis au point par son ancien apprenti Noyr Mézalf, dans le ciel de Vvardenfell. Oui, Noyr Mézalf, le célèbre mécanicien de Bthungthumz qui a d'ailleurs largement dépassé son maître. Bien entendu, Thardac avait eu la profonde bêtise d'accorder à Iltham le fait que Yagrum puisse les accompagner. Ce crétin fini avait profité de ce que ses parents se concentraient sur la route pour échapper à leur semi-vigilance et atteindre les commandes de largage des bombes en toute discrétion. Yagum aurait été capable de tuer des centaines de personnes en contrebas si ce brave Izthumg ne l'avait pas pincé et ramené par la peau des fesses à ses géniteurs.
Tout de même, quelle merveilleuse idé qu'avait eu là Iltham que de changer le nom de leur fils ! Il fallait bien avouer qu'il était loin d'être dégourdi, et que de la volonté ce n'est pas ce qui lui manquait : avec lui, absolument tout était prétexte à mettre le " shuc " - comme on dit dans le centre d'Alzthamk - partout où il allait. Et malgré les réprimandes à longueur de journée, il ne savait pas s'arrêter ! Ce qu'il était têtu, son fils, quand même ... Thardac pensait vraiment vraiment que Yagrum devait fonctionner avec des algorithmes incompréhensibles, un peu comme une machine qui dysfonctionne. Il avait même sérieusement songé un jour à l'ouvrir pour le remettre d'aplomb ! Mais bon, il se plaignait beaucoup. Si énervé qu'il soit, il fallait bien admettre que Yagrum avait offert des moments de pur bonheur à son père.
Au moment précis où Thardac  se faisait cette réflexion, il aperçut son fils de cinq ans jouer avec une sacoche d'explosifs toute neuve en provenance de Bamz-Aschend - livrée ce matin - qu'il était pourtant certain d'avoir mise sous clé dans son bureau. L'ingénieur crut qu'il allait hurler et se rua sur le dangereux paquet, avec la ferme intention de le récupérer et de flanquer une bonne paire de baffes à son abruti de fils.
- Mais c'est pas vrai ..., ronchonna Thardac pour lui-même, le sac sous le bras et Yagrum en pleurs, les joues rouges.
Mais il était vraiment aussi futé qu'un noyau d'énergie, celui-là ! Et encore, se reprit-il dans un élan de vulgarité, c'eût été insulter les noyaux d'énergie - qui n'avaient rien demandé - que de dire une chose pareille, car eux au moins ils ne faisaient pas de conn ... de bêtises. Thardac s'immobilisa et repensa un instant à ce qu'il venait de dire. Argh, il devait vraiment êre fatigué à devenir violent comme ça ... il allait lui falloir une pause de plusieurs heures, avec des litres de cognac, un bon canapé, des pantoufles chaudes, une pipe bourrée avec du tabac de Hobyttburgh (bled paumé des Grandes Pâtures) et surtout beauuuuuuucoup de silence pour oublier cette histoire. Autrement, il allait découper son fils adoré en morceaux si petits qu'il ne les verrait même plus.
Thardac se rendait à son bureau lorsqu'il trébucha sur un objet non identifié et s'étala de tout son long sur le sol. Malgré l'apaisante chaleur qu'il dégageait - due à la lave en fusion, l'ingénieur se releva rapidement pour observer ce qui avait bien pu le faire chuter ainsi. Et il ramassa une clé à molette, qu'il reconnut immédiatement puisqu'il s'agissait de celle que son idiot de frère, Mtludekh, avait offerte à Yagrum pour ses trois ans (et l'intéressé s'en était servi pour résoudre d'une manière assez peu orthodoxe le fameux casse-tête reçu à sa naissance, ce qui avait beaucoup fait rire Thardac). Ah bah oui, ceci expliquait cela : Yagum avait tout simplement démoli la serrure du tiroir qui contenait les explosifs, et ce à l'aide l'outil gentiment offert.
Thardac grommela. Si cette bande de rigolos irresponsables qui lui servait de famille ne cessait d'encourager son fils à la délinquance, il ne parviendrait pas de sitôt à en faire quelqu'un de supportable. Un jour, Yagrum avait sifflé en moins d'une heure la totalité de la réserve de cognac d'Oncle Dupgtm, maladroitement laissée sans surveillance à la cave. Thardac se souvenait encore de son angoisse de père en arrivant chez le rat-médecin (oui, celui-là), qui lui affirma un peu plus tard, hilare (quel crétin !) que son fils avait autour de trois grammes de sang par litre d'alcool. L'ingénieur préférait aussi ne pas penser au jouet mécanique volant offert par Mémé Gthumz qui s'était dirigé droit vers le cratère du volcan, son imbécile d'arrière-petit-fils aux trousses de l'engin (d'ailleurs sauvé in extremis par ... Izthumg, eh oui).
Thardac arrivait enfin à es quartiers, à son territoire techniquement inviolable où personne ne viendrait plus lui casser les pieds jusqu'à ce qu'il décide d'en sortir. L'ingénieur dwemer envia soudain les shalks et leur manie d'hiberner sous la cendre chaude. Mais en inspectant son petit coin de paradis, Thardac se rendit compte que la serrure de son bureau était intacte. Et Izthumg, la clé du tiroir entre les mandibules, accourut pour lui faire la fête. Ça alors ... comme il pouvait faire confiance à son scarabée, Thardac lui laissait souvent des objets dangereux ou importants. Mais là, son compagnon l'avait trahi en ouvrant le tiroir pour Yagum, qui a pu s'emparer des explosifs en toute " légalité ".
Le Nain regarda la clé à molette. Il ouvrit alors son animoncule préféré pour s'assurer de la véracité ce qu'il arrivait à peine à imaginer : Yagrum avait bel et bien reprogrammé Izthumg, à l'aide d'une simple clé à molette, et lui avait ensuite ordonné d'ouvrir le bureau interdit ! Le scarabée, qui aurait bien sûr refusé et rabroué Yagrum en temps normal, n'avait pas cillé en mettant l'enfant en danger : c'était phénoménal. Thardac était ébahi par l'intelligence de son jeune fils. La contradiciton évidente avec ce qu'il pensait tout à l'heure était encore plus étonnante. Entre des mains aussi irresponsables que celles d'un enfant, que peut donner un tel talent ?
Yagrum s'arrêta de pleurer et commença à sangloter. Thardac l'entendit et marcha jusqu'à lui. Il était temps d'éduquer pour de bon ce garnement, car il avait un tel potentiel qu'il pourrait bien devenir le plus grand savant dwemer que Nirn ait jamais connu, et jouer un grand rôle dans le futur de son peuple. Holà, Thardac s'emballait : Yagrum n'était pour l'instant qu'un petit Nain sans envergure. Il fit une promesse - en l'air, comme toutes celles qu'il s'étaient faites jadis : il modérerait ses propos à l'avenir.

Thardac rendit la clé, et parla longtemps à son fils très particulier qui, dans quasiment tous les sens du terme, avait une nature mécanique.

Modifié par Nérévar42, 15 décembre 2015 - 17:42.

" C'est en forgeant qu'on devient forgeron "


#3 Nérévar42

Nérévar42

Posté 27 mai 2016 - 20:03

Chapitre 2 : Une sacrée ambition


Thardac, assis sur un banc de pierre et Izthumg à ses côtés, regardait Yagrum débattre avec ses camarades de l'EESIDA (École d'Enseignement Supérieur en Ingénierie Dwemer d'Alzthamk). Il était vraiment heureux d'apprendre un métier qu'il adorait. Le même que son père en plus ! Thardac se félicitait de jour en jour d'avoir eu un fils aussi doué avec sa femme Iltham ... il se rappelait encore de l'incident de la clé à molette il y a plus de quinze ans. Son fils avait bien changé.
Malheureusement, il en allait de même pour lui ... Thardac avait bien vieilli. Malgré son sang d'Elfe, il voyait bien que le temps resserrait encore un peu plus son étreinte sur lui à chaque jour qui passait. Heureusement qu'il n'en allait pas de même (du moins pour l'instant) pour sa jolie femme, autrement même ses animoncules adorés n'auraient pas pu le consoler ! La déchéance de Thardac venait peu à peu, supplanté qu'il était par son fils.
Yagrum faisait chaque jour la preuve de son génie. Les plus éminents mécaniciens au service du roi Dumac voyaient arriver ce jeune homme de vingt ans leur faire la leçon sur la façon de programmer une sphère-centurion pour éviter qu'elle ne tombe dans les escaliers ... et ils devaient bien admettre, en dépit de leur ancienneté, que ce morveux de fils Bagarn avait la plupart du temps raison !  Dès que Yagrum intervenait dans une discussion ayant trait à la mécanique, il était certain d'en sortir gagnant.
En vérité, le seul (et dérangeant) problème de Yagrum était cette sale manie qu'il avait de garder les idées fixes. Trop fixes. Si il décidait de faire quelque chose (sans demander l'avis de qui que ce soit, quand bien même cela eût été dangereux), il n'y avait aucun moyen de l'arrêter. Cet imbécile avait un jour carrément contraint ses parents à venir le chercher en prison ... mais c'est que c'était une très longue histoire.

Tout avait commencé il y a plus de six mois ...

Yagrum papotait en toute tranquillité avec son ami Amtagct, un chouïa plus âgé que lui. Le fils de Kagrénac expliquait à Yagrum qu'il avait découvert l'identité du minerai que les Dwemers utilisaient depuis déjà bien longtemps dans leurs noyaux d'énergie. Une matière rougeâtre et mystérieuse, rayonnant d'une magie bien particulière. Bien entendu, Amtagct bluffait : seuls les plus grands savants étaient affiliés à créer des noyaux d'énergie, nécessaires au fonctionnement des machines et des animoncules les plus imposants. Thardac faisait partie de cette élite privilégiée.
Ce savoir ne se transmettait que lorsque l'on était certain de la loyauté de l'homme à qui on le destinait. Ce secret était jalousement gardé par tous les Dwemers pour éviter les ennuis et la concurrence. Thardac, lui, savait ce que contenait les fameux noyaux d'énergie depuis bientôt soixante ans. Il espérait plus que tout au monde que ce serait un jour au tour de son fils de détenir ces connaissances.
Ce dernier regarda son ami, dubitatif, puis lâcha un profond soupir.
- Tu espères vraiment me faire avaler pareilles sornettes, Am ? demanda Yagrum en haussant les sourcils. Déjà la semaine dernière, tu m'avais expliqué que tu étais parvenu à mettre au point un papillon-centurion qui crache du feu, et celle d'avant tu affirmais travailler sur le projet d'un dirigeable supersonique qui pourrait se poser sur Masser. La semaine prochaine, tu vas sûrement me dire que tu as inventé une maladie mortelle qui se transmet par le vent et qui transforme tous les êtres vivants en monstres purulents !
Le fils de Kagrénac se renfrogna et marmonna des propos incompréhensibles dans sa barbe désormais bien fournie. Thardac supposait que Yagrum devait être exaspéré par cette habitude qu'avait prise Amtagct d'inventer des projets délirants sans leur donner vie. Mais bon, à chacun ses petits défauts.
Malgré tout, Yagrum était chaque jour de plus en plus obnubilé par le mystérieux pouvoir des noyaux d'énergie des ingénieurs nains. Il ne cessait, et ce à tous les repas, il ne cessait de poser des questionsen sachant pertinemment qu'il n'obtiendrait pas la moindre réponse. Son père, agaçé, lui répondait toujours de la même façon :
- Allons fiston, tu le sais et je te le répète : je ne peux rien te dire. Sois un peu patient ! Tu es doué après tout : avec des années de labeur et des milliers de litres d'huile - de coude, avant que tu ne me ramènes un énorme container, tu deviendras le plus grand ingénieur que les Dwemers auront jamais eu l'occasion de voir ! Alors travaille ardemment et tu finiras par être récompensé, et ce par les réponses à tes questions.
Malgré tous ces encouragements à l'attente et à la mesure, Yagrum avait ancré une idée dans sa tête. Il était alors - comme toujours avec cette tête de noeud - impossible de la lui extirper de sa caboche trop dure. Chaque soir, il s'enfermait dans son laboratoire de chambre. Cette pièce faite pour les adolescents ou les enfants dwemers leur permet de toucher un peu aux mécanismes de leur peuple sans se mettre en danger : elle ne laissait donc pas des masses de possibilités à un étudiant en ingénierie. Il fallait se rendre à l'université ou dans un laboratoire d'experts pour disposer de matériel réellement performant : c'est d'ailleurs la raison pour laquelle les parents Dwemers laissaient leurs bambins adorés jouer tranquillement dans ce genre de pièces, avant néanmoins un garde-fou au cas où (pas fous). Ainsi, malgré l'inefficacité (due aux talents de Yagrum) d'Izthumg en ce qui concerne la surveillance du fils Bagarn n'embêtait pas Thardac plus que cela étant donné que son enfant était désormais un adulte réfléchi. Du moins s'efforçait-il de le croire.
Yagrum trouva néanmoins le moyen de réaliser un projet exceptionnellement dangereux qui faillit lui coûter la vie. Nuit après nuit, sans que personne de son entourage ne s'en doute ne serait-ce qu'une seconde - pas même son célèbre ange gardien de scarabée mécanique - Yagrum s'attela du haut de ses vingt ans à des recherches sur les animoncules tels qu'aucun ingénieur dwemer n'avait jamais eu le culot cosmique d'en mener la moitié du quart du commencement d'une (si si sans blaguer). Le jour où Thardac entendit les cris d'horreur de son fils, il n'hésita pas à faire enfoncer la porte par un de ses puissants golems. Ce qu'il découvrit dans le bête laboratoire se grava à jamais dans sa mémoire ...
Yagrum avait activé un animoncule d'une telle puissance qu'il pulvérisa celui de son père en quelques secondes, aussi facilement qu'un Dwemer aurait vissé un boulon. Le monstrueux colosse devait faire entre sept et huit mètres de haut et vomissait des torrents de lave en fusion. Des insignes étincelaient sur son visage et sa poitrine, faites dans un métal bleuté que Thardac identifia vite comme le rarissime Aethérium, quasiment impossible à trouver même dans les profondeurs de la contrée où on l'extrayait. Ce véritable titan était totalement incontrôlable, et Yagrum semblait pétrifié de terreur. Finalement, l'étudiant inconscient fut évacué en catastrophe et l'armée de la capitale elle-même dut mobiliser ses cinq canons soniques pour abattre le géant avant qu'il n'anéantisse tout le quartier et fasse des centaines de victimes. Yagrum fut incarcéré quelques temps, mais son procès se montra indulgent envers lui et chercha surtout à lui faire avouer le nom de l'imbécile qui avait accepté de lui prêter tout ce matériel. Le jeune Nain, traumatisé, demeura muet.
Yagrum rentra chez lui et le Roi Dumac en personne, accompagné de son Grand Conseiller et Ingénieur en chef Algztas, vint contempler le désastre. Le seigneur des Nains était époustouflé par le talent du jeune Yagrum, encore en pleurs sur les genoux de sa mère sans voix devant l'ampleur de la catastrophe. Le scarabée Izthumg était aussi à ses côtés, impuissant devant sa détresse et ce pour la première fois. Dumac partit néanmoins sans avoir adressé la parole au mécanicien en herbe si doué. Ce ne fut pas le cas d'Algztas. Le vieux Dwemer - près de sept cents piges comme il le disait si bien lui-même - s'approcha de Yagrum et lui demanda gentiment, doucement où est-ce qu'il avait bien pu trouver de l'aethérium.
- En fait, murmura doucement Yagrum qui avait repris des forces, un de mes amis de l'EESIDA a un oncle un qui vit à Bthalft, loin dans les terres de Bordeciel. Ce dernier m'en a envoyé et m'a demandé en échange de l'utiliser pour lui mettre au point un puissant gardien.
Algztas comprit immédiatement l'habile manoeuvre de cet odieux oncle : il avait eu vent des exceptionnelles aptitudes de Yagrum en ingénierie et lui avait offert de l'aethérium par le biais de son neveu. Probablement lui a-t-il promis de la renommée et des postes importants. Ayant obtenu les réponses qu'il souhaitait, Algztas se rapprocha de la petite famille et avoua à Yagrum qu'il avait lui aussi inventé quelque chose de fou quand il était jeune.
- Le délire n'est pas nécessairement une mauvaise chose sur le moment. C'est en repoussant ses limites et en imaginant des projets incongrus que l'on finit par inventer quelque chose d'utile.
Le vieil ingénieur repoussa ses lunettes sur son nez et reprit sur un ton plus sévère :
- Malgré tout, il ne faut pas se faire submerger par ses pensées. Et ce que tu as provoqué là aurait pu être fatal à de nombreuses personnes, toi la première. Si tu avais la moindre idée de ce que j'étais sur le point de créer il y a longtemps, tu en mourrais de peur. C'est notre devoir à nous autres, Dwemers, en tant que détenteurs d'une puissante technologie, que de la maîtriser et de la contrôler. Si nous n'y parvenons pas, il y a fort à parier que nous nous autodétruirons. Et sache que cela est valable pour tout le monde et que tu pourras le répéter autant de fois que tu le voudras.
Sur ces mots, le conseiller du roi partir avec le monarque, heureux d'avoir pu jouer son éternel rôle de donneur de leçons, et déterminé à faire emprisonner jusqu'à la fin de sa longue vie le fameux oncle de Bthalft. Thardac regarda partir son aîné : cela faisait des dizaines d'années que lui et son ami Kagrénac convoitaient l'auguste titre d'Algztas. Ils étaient tout deux aussi doués l'un que l'autre et avaient fini par se mettre d'accord sur le fait que Dumac (ou son successeur) devrait impérativement les accepter tous les deux s'il souhaitait bénéficier de leurs services.

Thardac sortit de ses rêveries lorsque Yagrum rit aux éclats, bientôt accompagné par ses camarades qui regardaient Izthumg faire le pitre.

Le vieux Dwemer qu'il était espérait de tout son coeur que Yagrum finirait par lui succéder auprès du monarque d'Alzthamk et qu'il ferait la fierté de son peuple tout entier. Cependant, cet accident était une preuve supplémentaire de la confiance aveugle que Thardac avait envers son fils.
Le vieil ingénieur se leva et quitta le quartier universitaire, bientôt suivi par son animoncule préféré. Izthumg hésita néanmoins à suivre son maître, désirant rester encore un peu en compagnie de Yagrum. Encore une fois, Thardac se rendait compte que Yagrum lui faisait de plus en plus d'ombre à son père : même son fidèle scarabée " l'abandonnait ". Et allez savoir si Yagrum ne l'avait pas reprogrammé pendant qu'il avait le dos tourné. Eh bien ... tant mieux ! Thardac ne pouvait pas être plus heureux. Les métiers choisis étaient souvent les mêmes au sein d'une famille et que la jeunesse et l'innovation supplantent l'anciennenté et l'expérience n'était pas mauvais en soi. Comme l'avait si bien fait remarquer Algztas, c'est en inventant toujours de nouvelles choses que les Nains sont devenus le peuple le plus puissant de Tamriel, si ce n'est de Nirn.
Le dos de Thardac se fit douloureux au fur et à mesure qu'il marchait : pas de doute, le temps passait. Les bêtises de ce garnement de Yagrum, les sauvetages in extremis d'Izthumg, cet imbécile de médecin (décédé la semaine dernière ... bien fait pour lui !) ... tout cela avait peu à peu sombré dans l'oubli jusqu'à totalement disparaître. Mémé Gthumz avait elle aussi rejoint ses ancêtres, il y a trois mois, après avoir tenu beaucoup plus longtemps qu'elle ne l'espérait. Oncle Dupgtm avait fait un coma éthylique mortel plus de sept ans auparavant, sans avoir pu élaborer la recette de son fameux cognac qui était censé surpasser tous les alcools du monde. Quant à Mtludekh, le frère de Thardac qui avait longtemps servi dans l'armée, avait carrément été traîtreusement assassiné par une délégation de Chimers censés venir arranger la paix.
Maudits Chimers ... si Thardac avait cette Azura dont ils parlaient tant sous la main, là maintenant tout de suite, il la contraindrait à s'occuper de Yagrum à sa place, na ! On verrait bien après si elle trouvait ça drôle. Cette bande de meurtriers étaient capables de décréter la guerre totale, ce qui mènerait à la ruine complète des efforts de Yagrum pour se distinguer. Les braises du conflit couvaient sous la cendre des années et le feu n'allait pas tarder à sa raviver. Thardac ne se faisait aucune illusion : la guerre entre les Dwemers et leurs voisins était inévitable, quand bien même cela devrait prendre du temps pour qu'elle soit déclarée. Le roi allait lui demander d'arrêter ses recherches et de produire des animachines à la chaîne, dans le seul et unique but de massacrer des gens.
Soudain, Thardac sentit une main se poser sur son épaule.
- Papa ... je sais à quoi tu penses. Je te promets de devenir le plus grand ingénieur que Nirn ait jamais portée. Je deviendrais si doué que plus aucun accident ne se produira et que je contrôlerai toutes mes créations. Plus jamais, tu m'entends ? Je serai le plus puissant et le plus impressionnant de tous les enchanteurs, architectes, conseillers, donneurs de leçons ou même marchands de sucettes de la planète ... si cela peut te rendre fier de moi. Je ferai tout cela pour Izthumg, maman ... et toi, papa.

Thardac crut qu'il allait pleurer. Il sentit les larmes lui venir aux yeux et se dit que c'était bien son fils tout craché que de promettre une chose pareille. Il prit Yagrum dans ses bras et se dit que, définitivement, son fils avait une sacrée ambition.

Modifié par Nérévar42, 19 mars 2017 - 10:05.

" C'est en forgeant qu'on devient forgeron "


#4 Nérévar42

Nérévar42

Posté 19 mars 2017 - 11:56

Chapitre 3 : Un souffle nouveau


Yagrum bailla soudain à s'en décrocher la mâchoire. Ces réunions étaient d'un ennui ! Cela faisait maintenant quinze ans qu'il travaillait à l'EESIDA, et il était finalement devenu professeur. Il avait appris ce qu'il avait tant voulu connaître sur les noyaux d'énergie, et il était devenu un exemple de savoir et de talent. Tout comme son père, il était aujourd'hui plus heureux qu'il ne l'avait jamais été. Mais c'était une longue histoire ...
Depuis l'accident qui avait eu lieu dans son laboratoire, Yagrum s'était montré extrêmement prudent avec tous les travaux qu'il entreprenait. Bien que l'événement ait entaché sa réputation de surdoué quasiment infaillible, il était respecté par ses collègues plus âgés. Les élèves l'adoraient et il leur rendait bien. Pour l'instant, il avait atteint ses objectifs. On ne pouvait néanmoins pas en dire autant d'Amtagct.
Le fils de Kagrénac avait longtemps étudié à l'EESIDA en compagnie de Yagrum. Malheureusement, Amtagct était beaucoup moins doué que son ami : bien que son père l'ait constamment poussé à ne pas relâcher ses efforts, les critiques des professeurs pleuvaient et, au bout de quatre ans d'acharnement, il paraissait évident à tout le monde qu'Amtagct ne pourrait jamais devenir ingénieur. Il décida donc de se rabattre sur le militaire et devint peu à peu, au grand étonnement de son paternel, un officier respecté et sûr de lui. Amtagct avait fini par trouver sa voie, certes moins prestigieuse que celle de Yagrum, mais la bonne en ce qui le concernait.
Yagrum était heureux de sa situation, mais la promesse qu'il avait faite à son père était encore bien présente dans son esprit : il deviendrait le plus grand de tous les ingénieurs dwemers qui aient jamais foulé le sol de Nirn. C'est la raison pour laquelle Yagrum travaillait sur un projet depuis plus de sept ans, un projet si fou qu'il n'en était qu'à ses balbutiements. il tenait les grandes lignes de son invention, mais il lui restait énormément de travail à accomplir avant d'être enfin prêt, il en avait pour des décennies.

Yagrum se réveilla soudain. Il s'était endormi en plein milieu de cette fichue réunion. Le directeur de l'université, un espèce d'homme gras et laid qui devait avoir des liens de parenté avec le médecin qui s'était occupé de Yagrum dans sa jeunesse, lui tendit un mouchoir et renifla d'un air pompeux avant de lui adresser la parole :
- J'ai rarement vu quelqu'un baver autant dans son sommeil, et encore moins un adulte. Mais peut-être n'êtes-vous pas encore suffisamment adulte, meuhsieur Bagarn.
Puis il sourit et sortit précipitamment de la salle, comme s'il craignait des représailles. Yagrum se frotta les yeux et quitta les lieux à son tour, entouré par les rires nerveux de ses camarades professeurs. S'il y avait bien une chose qu'il ne pouvait pas supporter dans cette école, c'était les interminables discours de ce fichu directeur. " Pethrhulô " était le petit nom que lui donnaient les enseignants de l'EESIDA depuis qu'il avait affirmé que les profs étaient de toute façon des feignants trop payés pour ce qu'ils faisaient. Finalement, Yagrum dut reconnaître que ses perspectives d'avenir en tant que professeur n'était pas particulièrement réjouissantes.
Yagrum allait sortir de l'université lorsqu'une délégation pour le moins inattendue pénétra dans le hall principal. Le roi Dumac, en tenue d'apparat, s'approcha du jeune professeur tandis que ses deux gardes du corps pressaient les derniers retardataires de s'en aller.
- Yagrum Bagarn, fils de Thardac, énonça solennellement le Roi.
- Et d'Iltham, précisa Yagrum en haussant un sourcil d'un air accusateur.
- Et d'Iltham, reconnut Dumac avec un sourire. J'aimerais vous faire part de mon contentement : depuis de nombreuses années déjà, vous enseignez aux jeunes Dwemers l'art de la mécanique de notre peuple. Mais je sais que vous êtes capables de véritables exploits, au-delà de ce que la plupart de vos confrères peuvent imaginer.
Yagrum demeura muet, interloqué par l'arrivée du monarque. Voyant que son interlocuteur n'allait pas faire de commentaires, Dumac reprit :
- Sachez que je suis prêt à vous pardonner vos erreurs passées et que je serais honoré de vous savoir auprès de moi en tant qu'apprenti d'Algztas. Je sais par expérience qu'il est le mieux placé pour instruire un jeune effronté dans votre genre - sans vouloir vous offenser - et qu'il saura faire de vous l'Ingénieur en chef de mon successeur. Ou, qui sait, peut-être serais-je encore en vie pour voir venir votre heure de gloire ?
Yagrum crut qu'il allait pleurer. S'il avait espéré qu'un homme du roi vienne un jour lui assurer qu'il était pardonné, il ne s'attendait pas à ce Dumac vienne en personne lui proposer de devenir l'apprenti d'Algztas ! Ses parents n'allaient pas en croire leurs oreilles : il fallait qu'il aille leur dire ! Toute la famille allait sauter de joie en apprenant la nouvelle.
Yagrum regarda Dumac, qui lui tapota amicalement l'épaule avant de repartir en compagnie de ses gardes du corps. Dès que le Roi fut hors du champ de vision de Yagrum, ce dernier sortit de sa méditation et fonça en direction de sa maison, dans le quartier Sud d'Alzthamk. Il habitait toujours chez ses parents, étant donné qu'aucun agent immobilier n'avait été suffisamment désespéré pour louer une habitation à un type qui avait un jour créé un monstre de métal cracheur de feu n'ayant pu être détruit que par le concours de cinq canons soniques. Il entra en trombe à l'intérieur en coinçant Izthumg derrière la porte, qui couina de mécontentement. En le consolant d'un " pardon " désintéressé, Yagrum continua sa course jusque dans la salle à manger. Il trébucha soudain sur un des multiples bidules mécaniques qu'il laissait traîner sur le sol et s'étala de tout son long en renversant la table sur laquelle étaient disposés les plats du repas de midi.
Thardac jeta un coup d’œil à sa femme - qui paraissait aussi peu surprise que lui - puis regarda son fils, qui avait le nez dans une assiette d'ignames des cendres.
- J'espère que tu as une bonne raison d'avoir gâché ma gelée de scrib. Tu sais à quel point il est difficile de s'en procurer, ces temps-ci, avec les Chimers ! En plus, tes poils de barbe n'arrangeront sûrement pas ces ignames.
Yagrum cracha un bout d'igname et toussa fort pour déloger le riz de sel qui avait osé glisser dans ses poumons. une fois remis de sa chute, il tira ses parents jusque dans une pièce voisine pour leur parler de la proposition que lui avait faite Dumac. Deux minutes plus tard, Thardac et Iltham étaient hystériques et bombardaient leur fils de questions. Yagrum, qui tirait désespérément sur sa manche pour faire lâcher prise à sa mère, affirma qu'il allait voir Amtagct : il s'agissait probablement de l'unique moyen d'échapper à ses parents, dont la réaction s'était avérée beaucoup plus enthousiaste que prévu.
Yagrum trouva Amtagct dans la rue, assis sur un banc, en train d'aiguiser son épée. Ah oui, c'est vrai qu'il avait obtenu une permission. Lorsque le jeune ingénieur fit part à son ami des intentions de Dumac, le fils de Kagrénac était si étonné qu'il s'en fit tomber son arme sur le pied.
- Par les orteils de Wulfharth ! Comment imaginer une chose pareille ? Alors ça y est, Yagrum : tu es l'apprenti d'Algztas ! Imagine un peu, tu vas enfin réaliser ton rêve de toujours !
Yagrum opina tout en se retenant de rire : le spectacle d'Amtagct grimaçant et frottant son peton meurtri était aussi rare que plaisant.
Le fils Bagarn se dépêcha de faire son baluchon et étreignit ses parents. La vie à la maison, c'était terminé : Yagrum était enfin devenu un adulte sûr de lui et il allait apprendre un métier fabuleux, qui lui plairait plus que tous les autres. Thardac et Iltham regardèrent leur fils et promirent de venir le voir dans moins d'une semaine. Izthumg, encore sonné par la porte qu'il avait prise de plein fouet, lui pinça affectueusement les mollets et resta accroché à ses guiboles sur plusieurs mètres. Peu après, les hommes du Roi l'emmenèrent au palais et le présentèrent à Thekmaztg, un domestique muet qui lui fit visiter les locaux ainsi que ses appartements, certes moins étendus que sa chambre mais relativement confortables : il s'agissait quand même des quartiers du serviteur d'un roi.
Algztas vint le chercher le lendemain matin, et dut lui balancer quatre seaux d'eau fraîche pour le réveiller. Le vieux Dwemer lui lança un regard amusé mais désapprobateur :
- Si tu ne t'étais pas réveillé après celui-ci, je t'aurais jeté dans la lave. Il va falloir que tu apprennes à modérer ton sommeil : un bon ingénieur doit rester attentif à tout ce qui pourrait traduire l'arrivée imminente d'une catastrophe, comme d'infimes bruits anormaux dans un vacarme assourdissant. Bien entendu, s'il ronfle lui-même comme une machine à vapeur, il aura du mal à s'en rendre compte.
Yagrum se frotta les yeux et afficha un sourire embarrassé. Une fois habillé, il suivit son maître jusqu'à la salle du trône, où Dumac l'accueillit à bras ouverts, un franc sourire aux lèvres.
- Que d'impatience, Yagrum Bagarn : j'espère que tu as bien pris le temps de dire au revoir et surtout de te préparer, car ce genre de vie ne s'improvise pas, tu sais ... eh, écoute-moi quand je te parle !
Yagrum détourna son regard des multiples machines mises au point par Algztas qui traînaient dans la salle du trône : ce n'était vraiment pas le moment de froisser le Roi, où il risquait fort de se faire jeter dehors avant même d'avoir pu réellement s'installer.
- Je disais donc ... reprit le monarque en toussotant. Tu seras désormais l'apprenti d'Algztas et tu logeras dans les appartements qui t'ont été présentés. Thekmaztg te servira de son mieux : il te suffit d'agiter la clochette posée sur l'étagère pour l’appeler. Tu auras également le bon goût - ou plutôt la prudence - de ne pas te plaindre des repas servis au réfectoire du palais, parce que celui qui se charge des menus est un tantinet susceptible. Suis maintenant ton maître instructeur, il va te faire visiter ton futur lieu de travail. je te souhaite d'être heureux en exerçant cette profession et j'espère que les résultats seront à la hauteur de mes espérances.
Yagrum était fou de joie. Il ne savait tout simplement pas comment remercier Dumac. Finalement, il cligna des yeux comme pour reprendre ses esprits et dit simplement :
- Je ne vous décevrai pas, Votre Majesté.
- Eh bien, à la bonne heure, conclut le roi avec un sourire en retournant vaquer à ses occupations.
Yagrum regarda Algztas, qui lui enjoignit de le suivre d'un signe de la main. La visite du laboratoire ne prit que quelques heures, mais Yagrum eut l'impression qu'elle avait duré des jours et des jours, tant ce qu'il y avait vu était proprement fascinant. Peu après, le vieil ingénieur tira Yagrum dans un coin sombre et son visage devint soudainement plus grave.
- Yagrum Bagarn, écoute-moi bien. Ce que je vais te dire devra rester exclusivement entre nous : ai-je été clair ?
- Limpide, se dépêcha de confirmer Yagrum d'une voix chevrotante. Il n'avait pas envie de fâcher Algztas : en réalité, le vieux Dwemer lui faisait un peu peur. Surtout quand il chuchotait ainsi, avec sa voix d'outre-tombe éraillée.
- Je suis vieux, Yagrum. Voilà sept cents ans que je foule le sol de Vvardenfell et je sens peu à peu mes forces me quitter. Quand je ne serai plus là, tu seras une cible de choix pour tous les prétendants à mon titre. Tu es doué mais inexpérimenté et totalement étranger au monde du complot.
Le discours d'Algztas mettait Yagrum de plus en plus mal à l'aise. C'était donc si dangereux que cela d'être Grand Conseiller et Ingénieur en chef de Dumac ?
- Méfie-toi, Yagrum. Méfie-toi de tous ceux qui vont se faire passer pour tes amis et qui te poignarderont dans le dos pour prendre ta place. Je ne te parle pas de ton père, qui a longtemps convoité la mienne mais qui te la laissera volontiers. Je te parle des autres.
Yagrum fronça les sourcils. Algztas était-il en train de dire que Kagrénac était indigne de confiance ? Thardac et lui étaient pourtant les meilleurs amis du monde ...
- Mais trêve de bavardages, reprit Algztas à voix haute. Il est temps de se mettre au travail ! Va m'enfiler un tablier et prépare-toi à mettre la main à la pâte. Je veux te voir en tenue et frais comme un poisson carnassier dans mon laboratoire dans deux minutes. Avec une tarte au coutil parce que j'ai faim.
Yagrum oublia aussitôt les avertissements de son maître. Il lui sourit et courut chercher une tarte. Il n'avait pas de tablier, il n'avait pas peur de se salir. Et puis s'il ne désobéissait pas un peu, comment maintiendrait-il sa réputation ?

Enfin, après de multiples péripéties et autant d'ennuis, Yagrum était sur la voie qu'il s'était assignée depuis tout petit. Il deviendrait, comme il l'avait promis à sa famille, le plus doué de tous les ingénieurs dwemers de tous les temps, en faisant fi de tous ceux qui tenteraient vainement de l'arrêter dans sa course. Yagrum n'avait plus peur désormais. Et même si son projet top secret risquait d'avoir du mal à avancer étant donné la quantité de travail acharné qui l'attendait, le jeune Dwemer pouvait désormais profiter de sa nouvelle vie, d'un souffle nouveau.

" C'est en forgeant qu'on devient forgeron "





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