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[h] A L'ecoute De Ses Rêves


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5 réponses à ce sujet

#1 Not Quite Dead

Not Quite Dead

    Rincevent


Posté 25 juin 2006 - 23:55

A L'ECOUTE DE SES REVES

Drame en cinq actes avec malédiction, pugilat et danses lascives.
Anonyme.


Dramatis Personae :

Le Prologue
Théodard Amaury, Baron de D.
Lysyvyra, la Plus Jeune Fille du Baron
Rodastyr Gaerwing, un Chevalier au Corbeau
Ambrosius, un Prêtre de Julianos
Omen, un Sorcier Malfaisant
Vaernima, une Princesse Daedra
Leno Ashsmith, un Ecuyer Lubrique
Kiseena, une Confidente Khajiit
Le Chambellan
Un Bourreau
Deux Gardes Idiots
Des Jeunes Filles Légèrement Vêtues
L’Epilogue

Acte Premier

Scène 1
Devant le rideau baissé.

(Entrée en scène du Prologue.)

LE PROLOGUE: Bienvenue, bienvenue, bonnes gens de [ajouter ici le nom du trou paumé où l'on représente la pièce] ! Je ne saurais vous dire à quel point cela me fait plaisir de voir que vous êtes venus si nombreux, malgré le froid et la nuit tombante. Pas plus que je ne saurais vous dire combien doit être grand le soulagement du directeur de la troupe. Oh, ce n'est pas sans raison qu'il s'inquiétait à propos de la représentation de ce soir, remarquez, attendu que, pour quelque obscure raison, cette pièce n'a pas eu un accueil très chaleureux en Hauteroche. Hah ! Les gardes de Glenpoint nous avaient même expuls... Hem ! Peu importe.

Quoi qu'il en soit, vous avez eu raison de venir ici ce soir, bonnes gens de [nom du patelin] ! Car vous verrez une pièce exceptionnelle qui plaira à tous ! Appréciez-vous les Infâmes Personnages trafiquant avec des Forces Démoniaques Dépassant l'Entendement Humain ? Les Prêtres Imbus de Leur Personne ? La séduction que dégagent d'Ingénues Jeunes Filles de Noble Lignage ? Les combats épiques ? Les conspirations contre le pouvoir établi ? Les effets spéciaux magiques renversants ? Cette pièce contient tout cela, et bien plus de choses admirables encore ! Tantôt, Mesdames, vous verrez à quelles tragiques extrémités la force irrésistible de l'Amour peut conduire une âme enamourée ! Tantôt, Messieurs, vous assisterez à de mortels combats et à des danses lascives exécutées par de fort accortes jouvencelles !

Et par-dessus le marché, votre serviteur le Prologue vous promet une Fin des Plus Inattendues! Vous pouvez me faire confiance : vous n'êtes pas prêts d'oublier cette soirée.

Bien... je n'ai déjà que trop parlé et les autres acteurs devraient avoir fini de préparer le décor à présent. Ouvrons donc l'intrigue sur les sombres souterrains d'un château en ruine, où deux gardes commencent à s'inquiéter.

(Le Prologue sort.) (Le rideau se lève.)

Scène 2
Un obscur corridor de pierres, le huitième jour de Hautzénith, au soir.

(Entrent précautionneusement deux gardes, portant des torches. Ils chuchotent et regardent nerveusement à l'entour alors qu'ils avancent lentement vers la partie gauche de la scène.)

PREMIER GARDE (claquant des dents) : Je... j’aime pas ça... On n’aurait p-p-pas dû entrer...

SECOND GARDE : La ferme.

(Bref silence.)

PREMIER GARDE : Descendre ici était une m-m-mauvaise idée. Et si on tombe nez à nez avec un
m-m-mort-vivant ?

SECOND GARDE : J'ai dit "la ferme" !

(Bref silence)

PREMIER GARDE : On m'a dit que certains de ces m-m-monstres étaient invulnérables. Que l'acier peut pas les blesser, juste les mettre plus en rogne encore.

SECOND GARDE : Je t'ai pas dit de la fermer ?

PREMIER GARDE (s'arrêtant subitement) : Chut !

SECOND GARDE : Quoi ? quoi ?

PREMIER GARDE (montrant le fond de la scène) : J'ai entendu grincer quelque chose, par là !

(Bref silence.)

SECOND GARDE : J'entends rien.

(Bref silence.)

PREMIER GARDE : Ooooh ! Stendarr ! Aie pitié d'un p-p-pauvre Breton !

SECOND GARDE : Y a rien là-bas.

PREMIER GARDE : Je suis sûr que j'ai entendu quelque chose !

SECOND GARDE (avec un soupir) : Par Julianos ! Tu veux que j'y aille jeter un oeil ?

PREMIER GARDE : Non ! S'il te plaît, non ! M-m-me laisse pas tout seul dans le noir !

SECOND GARDE : Dans le noir ? Tu portes une foutue torche !

PREMIER GARDE : N'y va pas quand même ! Ca... ça déchirerait ton visage et sucerait tes boyaux et je... je... je crois pas que j'arriverai à me frayer un chemin tout seul jusqu'à l'entrée...

SECOND GARDE : Ecoute, mon vieux. D'une, cette saleté d'entrée est juste à cinq mètres d'ici. De deux, il n'y a absolument rien derrière cette colonne. Rien, c'est vu ? De trois, on est entré pour découvrir pourquoi le Chevalier Gaerwing revient pas et on retournera pas en arrière jusqu'à ce qu'on l'ait trouvé. Vivant. Et qu'on se soit chargé de ce nécromancien dont on doit se charger ! De quatre...

PREMIER GARDE : Mais... mais... mais... le Chevalier nous a dit de l'attendre à l'entrée. De n-n-nous assurer que le sorcier file pas par là !

SECOND GARDE (les yeux au ciel) : Ca ! Je m'demande bien pourquoi il nous a pas demandé de l'accompagner.

PREMIER GARDE : On a des ordres ! On devrait re-retourner dehors et l'at-t-tendre !

SECOND GARDE : Tu te souviens pourquoi qu'on est entrés ? Le bruit bizarre que tu as dit avoir entendu dans les bois ? Et les yeux brillants que t'as vu dans les fourrés ? T'as dit que rien ne pouvait être pire qu'attendre dehors sans savoir ce qui était arrivé au Chevalier Gaerwing.

PREMIER GARDE : J'a... j'avais tort ! Tout ce que je veux c'est sortir de cet horrible endroit !

(Un hurlement effrayant s'élève de la gauche.) (Le Premier Garde s'enfuit vers la droite.)

Scène 3

SECOND GARDE (criant à l'adresse du Premier Garde) : Lâche ! Sale lâche ! Reviens ! Reviens tout de suite !

(Bref silence.)

SECOND GARDE (s'adressant à l'extrémité gauche de la scène) : J'ai pas p-p-peur ! Montre-toi si t-t-tu l'oses ! Je... je t-t-t'attends !

(Second hurlement.)

SECOND GARDE (s'enfuyant à son tour et criant au Premier Garde) : Hé ! Attends-moi !

Scène 4

(Troisième hurlement s'achevant sur un gargouillis.) (De la gauche entre Rodastyr Gaerwing, essuyant la lame de sa claymore.)

RODASTYR GAERWING : Ce que ces zombies peuvent être agaçants ! Bon sang ! J'ai même ébréché mon épée sur le dernier. (Soupir.) Je vais devoir rendre une autre visite au forgeron de l'Ordre. (Il s'arrête et regarde à l'entour.) Bon. Quoi qu'il en soit... si je ne fais pas erreur, ce passage secret m'a ramené à l'entrée. Etrange. J'ai exploré avec soin la place forte tout entière, et toujours aucune trace de ce nécromancien. Mmmh... Réfléchissons. Il y avait bien une bouilloire, toujours sur le feu, en bas... et comme je suppose qu'aucun de ses mignons ne consomme de thé à la menthe... Supposons qu'il m'ait entendu lorsque ce gardien squelette s'est écroulé contre la porte de son laboratoire et qu'il se soit enfui... Ce serait très probablement par ce passage secret... et s'il l'a fait, il devrait se trouver quelque part dans les environs.

OMEN (dissimulé derrière une colonne, à l'arrière-plan) : Merde !

RODASTYR GAERWING : Nécromancien Omen, je présume ?

OMEN (s'approchant précautionneusement de l'avant-scène) : Heu... j'espère que vous n'allez pas vous montrer violent à nouveau. Je me rends, vous voyez, alors vous n'avez pas besoin de pointer cette épée vers ma gorge.

RODASTYR GAERWING : Vous vous rendez ?

OMEN : Evidemment que je me rends. Vous avez massacré toute ma maisonnée -ce qui était, indépendamment du fait qu'ils étaient pour la plupart tous déjà morts, une façon plutôt indélicate de vous annoncer. Et maintenant, vous menacer un vieil homme avec votre arme, un autre comportement assez déplacé pour un Chevalier, si vous voulez mon avis. N'importe qui avec un soupçon de bon sens -et aucun moyen de s'enfuir- se rendrait.

RODASTYR GAERWING : Oh, je vous en prie ! Ecoutez-vous parler ! Seriez-vous en train d'essayer de me faire passer pour un criminel ? Vous êtes un nécromancien bien connu ! Et quant à votre maisonnée ils n'étaient rien d'autre qu'un ramassis de mort-vivants assoiffés de chair humaine !

OMEN : Et quoi ? En tant que bon et brave chevalier, cela vous autoriserait donc à fracturer ma serrure, les détruire, et me faire violence ? J'imagine que si j'étais une jeune sorcière, vous m'auriez violentée dans la foulée, le tout au service de la Justice ?

RODASTYR GAERWING : Ecoutez, Omen. J'ai reçu l'rdre de sa seigneurie le Baron Amaury de vous arrêter. Les villageois de Vanborne se plaignent de toutes ces disparitions, des profanations du cimetière local et des hurlements continuels qui résonnent en ces lieux.

OMEN : Qui veut brûler son voisin l'accuse de servir l'usurpateur Camoran.

RODASTYR GAERWING : J'ai vu votre laboratoire et tous ces corps... et ce que vous avez... fait aux villageois que vos serviteurs ont enlevés. Alors je crains qu'une discussion surréaliste et un proverbe dénué de sens ne suffisent pas à me convaincre de votre innocence. Aucun acte ne saurait être plus approprié aux idéaux chevaleresques que de vous empêcher de nuire.

OMEN (applaudissant) : Quel acte noble, en vérité ! Bravo ! Bravo ! (Avec ironie.) Vous ne seriez donc pas venu ici en vue d'obtenir quelque récompense personnelle ? Comme la main de la plus jeune fille du Baron, par exemple ?

RODASTYR GAERWING : Par Arkay ! Comment avez-vous...?

OMEN : Et vous êtes-vous demandé pourquoi le Baron Amaury se soucie si soudainement du sort des gens de Vanborne ? Cela fait des années qu'ils quémandent son aide.

RODASTYR GAERWING : ...

OMEN : Alors, si vous êtes ici pour me livrer aux bourreaux du Baron, je vous prie de ne pas avoir le culot de me dire que vous agissez par amour du Bien, de la Justice et de la Chevalerie, alors que toute cette affaire relève principalement d'intérêts personnels. Oh, ne vous inquiétez pas. Je vous suivrai malgré tout, puisque j'y suis destiné. Mais je doute fortement que cela vous aide à obtenir cette demoiselle dont vous êtes tant épris. Votre Baron se sert de vous, tout comme il se sert des gens de Vanborne. Il reviendra sur sa parole, vous pouvez me croire.

(Exeunt Omen et Rodastyr Gaerwing.) (Rideau.)

Scène 5
Devant le rideau baissé.

(Entrée en scène de l'Epilogue.)

L'EPILOGUE : Et bien il semblerait que nous en ayons fini avec le premier acte. Mouais. Je ne peux pas dire que j'aie été convaincu par cette interprétation. Omen s'était si mal caché derrière sa colonne en carton que j'ai clairement entendu quelqu'un, au sein de notre cher public, demander "Que diable fout ce vieux débris au fond de la scène ?" et ce au tout début de la seconde scène. Et bien, mon ami au regard pénétrant, je crains que vous n'ayez ruiné tout l'effet dramatique de son apparition soudaine deux scène plus tard, attendu que tout le monde avait les yeux fixé sur lui et lui faisait signe de s'en aller.

(Soupir.)

Enfin, j'espère que vous ne vous sentez pas trop coupable si la première partie de notre pièce n'était pas si bonne. Parce que le dramaturge est sans doute bien plus coupable que vous. Vous avez remarqué cette erreur -pourtant fondamentale- qu'il a commise ? Nous avons dû endurer ses dialogues peu inspirés pendant tout un acte sans qu'il nous permette ne serait-ce que d'apercevoir une actrice ! C'est tout simplement honteux. Quoi qu'il en soit, vous ne devriez pas quitter vos places : je sais de source sûre que la pièce va devenir bien plus intéressante dès le second acte.

(Silence embarrassé.)

Du moins, je l'espère.

En toute franchise.

(L'Epilogue sort.)

Ainsi s'achève l'Acte Premier.

#2 Not Quite Dead

Not Quite Dead

    Rincevent


Posté 22 juin 2007 - 14:39

Acte Second

Scène 1

Devant le rideau baissé.

(Entrée en scène du Prologue.)

LE PROLOGUE: Je vous prie, cher public, de ne pas trop prêter attention aux divagations de l'Epilogue. Il est de notoriété publique au sein de la troupe qu'il convoite le rôle d'Omen, le Sorcier Malfaisant, depuis le premier jour où nous avons mis en scène cette pièce. Hah ! Pouvez-vous vous imaginez notre Epilogue interprétant un rôle si subtile et crucial, qui plus est?

(Bref silence.)

Et bien moi non plus.

Quoi qu'il en soit, votre fidèle Prologue a à présent le plaisir de vous rappeler l'intrigue du Premier Acte. Rodastyr Gaerwing, un redoutable et brave chevalier qui semble faire office de héros avait été envoyé dans le repaire d'Omen, un Malfaisant Sorcier. Bien que les Gardes Idiots censés l'escorter aient lâchement fui, le Chevalier au Corbeau était parvenu à arrêter le nécromant.

Retrouvons à présent nos deux gardes idiots dans la salle du trône de D., alors qu'ils répondent aux questions pressantes du Baron Theodard Amaury.

(Le Prologue sort.) (Le rideau se lève.)

Scène 2

Une salle du trône, le neuvième jour de Hautzénith, dans la matinée.

(Le Baron Theodard Amaury siège à droite de la scène, Ambrosius, un Prêtre de Julianos se tient à ses côtés. Côté jardin, à l'avant-scène, Lysyvyra, la Plus Jeune Fille du Baron, est en train de tisser. Au milieu de la scène se tiennent les Gardes Idiots, tripotant leur casque avec nervosité.)

THEODARD AMAURY : Enfin, vous voilà ! Nous attendions votre retour avec la dernière impatience.

SECOND GARDE : Nous sommes revenu aussi vite que possible, Monseigneur.

PREMIER GARDE : Pour sûr ! Même que nous avons couru tout le long du chemin depuis les ruines...

SECOND GARDE (l'interrompant vivement) : ... parce que nous étions impatients de vous faire notre rapport, Monseigneur!

PREMIER GARDE : Ah bon ?

SECOND GARDE (chuchotant au Premier Garde) : Ecoute, on avait dit que c'était moi qui parlerai.

PREMIER GARDE (chuchotant avec hargne) : Hah ! Pour que tu sois le seul à récolter les lauriers ? Pas question !

SECOND GARDE (même jeu) : Les lauriers ? Quels lauriers ? La mission a merdé à cause de toi !

THEODARD AMAURY (à Ambrosius) : Se pourrait-il que ces hommes aient le front de faire comme si nous n'étions pas là ?

PREMIER GARDE (toujours chuchotant à l'adresse du Second Garde) : De quoi ? De quoi ? Tu t'es carapaté aussi, je te signale !

AMBROSIUS : J'en ai bien peur, Monseigneur.

SECOND GARDE (toujours chuchotant à l'adresse du Premier Garde) : Peu importe : on a assez de problèmes comme ça sans que tu en rajoutes avec tes commentaires stupides.

PREMIER GARDE (même jeu) : Hé ! Pas la peine d'être désagréable !

THEODARD AMAURY : Fascinant, vraiment. Pourriez-vous nous dire, Père Ambrosius, la raison pour laquelle nous continuons à écouter ces abrutis plutôt que de les faire pendre ?

SECOND GARDE (avec une grimace désespérée) : Hem ! Je suis navré, Monseigneur ! Nous étions sur le point de vous dire que...

THEODARD AMAURY : Que le nécromancien Omen a bien été enfermé dans nos prisons, selon nos ordres ?

(Bref silence.)

PREMIER GARDE (au Second Garde, d'un ton boudeur) : Tu devrais répondre toi à la question de Monseigneur, vu que tout ce que je dis est stupide.

SECOND GARDE : Hem ! Je... euh... et bien... pas tout à fait.

THEODARD AMAURY : Tiens donc ? Que voulez-vous dire, exactement ?

SECOND GARDE : Ben... Je crains que... je crains qu'il ne soit... heu... mort.

PREMIER GARDE : Ah bon ? Je croy...

(Le Second Garde donne un coup de coude à son collègue.)

PREMIER GARDE : Oh ! Oui ! Je me suis trompé, pardon ! Il est mort, c'est juste !

SECOND GARDE : Il est mort en combattant le brave Chevalier Gaerwing.

AMBROSIUS : En parlant de lui, justement, pourriez-vous me dire pourquoi il n'est pas présent ? L'étiquette aurait voulu qu'il fasse ce rapport en personne.

SECOND GARDE : Ben... c'est parce que... parce qu'il est mort aussi.

PREMIER GARDE : Ah b...

(Le Second garde envoie un coup de pied à son collègue.)

PREMIER GARDE : Ah ! Oui ! Ca me revient, tout d'un coup ! Il est mort aussi, c'est juste ! Ce que je peux être distrait, par moments !

LYSYVYRA (quittant son métier et se précipitant vers les Gardes) : Le vaillant sire Gaerwing ! Mort ! Cela ne se peut !

PREMIER GARDE : Oh, n'allez pas vous imaginez qu'on mente ou quelque chose comme ça ! Il est vraiment mort, voyez, je m'en souviens bien maintenant. C'était horrible, avec des boyaux arrachés, du sang partout et ce genre de machins.

AMBROSIUS : Une si fine lame ? Quel malheur, vraiment.

SECOND GARDE : Oh, ben il s'est battu héroïquement, mais il a été traîtreusement, heu... empoisonné par le nécromancien alors qu'il mourait. On n'a rien pu faire, hélas.

LYSYVYRA (en sanglotant) : Vous avez fui ! Vous l'avez abandonné à cette fin cruelle !

PREMIER GARDE : Ben... en fait...

SECOND GARDE (précipitamment) : Nous avions le devoir envers votre père le Baron de rester en vie pour lui rapporter ce qui était arrivé.

PREMIER GARDE : Ah, ouais. Bien vu.

(Le Second Garde flanque un coup de poing sur le crâne de son collègue.)

THEODARD AMAURY : Depuis quand es-tu devenue si attachée au sort de cet homme, Lysyvyra ?

LYSYVYRA : Je l'aime, Père !

THEODARD AMAURY (chuchotant à Ambrosius) : Pourquoi ne nous avez-vous pas dit qu'elle en était tombée amoureuse ?

AMBROSIUS (chuchotant au Baron) : Je vous jure qu'elle ne m'a jamais fait part d'un tel sentiment, Monseigneur. Comme je vous l'ai dit, elle était profondément ennuyée de le voir lui faire la cour. Elle m'a même dit qu'elle préférerait mourir plutôt que de passer tout une heure avec un tel imbécile. Et je me permets de la citer assez fidèlement, Monseigneur.

THEODARD AMAURY (chuchotant avec hargne) : Nous nous moquons bien de la précision de vos citations, Ambrosius. Ce qui nous intéresse, ce sont les intentions de notre fille. Vous avez vraiment de la chance que son soupirant soit mort...

PREMIER GARDE (tapotant le dos de Lysyvyra) : Allons, allons... ce n'est pas si grave qu'il y paraît. On pourrait louer les services d'un nécromancien pour le ramener.

(Bref silence.) (Le Second Garde et Ambrosius rouent le Premier Garde de coups.)

(Côté jardin, une voix annonce des coulisses : )

LE CHAMBELLAN : Le brave Rodastyr Gaerwing, Chevalier au Corbeau, de retour victorieux des ruines du nécromancien, demande audience !

(Bref silence.) (Regards accusateurs vers les Gardes Idiots.)

SECOND GARDE : Ben... il faisait sombre, là-dessous. Je suppose qu'on a pu se tromper.

THEODARD AMAURY (exaspéré) : Nous en avons assez entendu pour l'instant. Vous devriez ramasser votre collègue et descendre aux prisons, où vous demanderez à être enfermés. Nous prendrons une décision à votre propos plus tard.

(Le Second Garde sort en traînant le Premier Garde.)

Scène 3

(Rodastyr Gaerwing entre en scène.)

LYSYVYRA (se jetant dans les bras du chevalier) : Grâces soient rendues à Sanguine, vous êtes sain et sauf !

RODASTYR GAERWING (manifestement pris au dépourvu) : M... Milady ! Je... Je... Vous êtes vous donc fait tant de souci pour moi ?

LYSYVYRA : Bien évidemment, mon bien-aimé !

RODASTYR GAERWING (ravi) : "Mon bien-aimé" ?

THEODARD AMAURY (horrifié) : "Mon bien-aimé" !

AMBROSIUS (décontenancé) : "Grâces soient rendues à..." A qui ? Quel nom a-t-elle prononcé ?

THEODARD AMAURY (chuchotant avec hargne à Ambrosius) : Hah ! Qui s'intéresse à de petits détails d'ordre théologique alors que notre fille appelle un simple chevalier "mon bien-aimé" ?

RODASTYR GAERWING (minaudant) : Vous m'aimez donc vraiment ? Je n'avais pas réalisé que vous éprouviez pour moi de tels sentiments !

THEODARD AMAURY (en aparté) : Et nous donc !

LYSYVYRA : Vous avez éveillé mon jeune coeur et m'avez enseigné la douce amertume de l'amour ; chaque instant loin de vos bras, mon tendre Rodastyr, est une torture.

RODASTYR GAERWING : Aah ! Lysyvyra !

LYSYVYRA : Aah ! Rodastyr !

THEODARD AMAURY (chuchotant avec hargne) : Hah ! Ambrosius ! Dites ou faites quelque chose : nous croyons que nous allons nous sentir mal.

AMBROSIUS (à Rodastyr Gaerwing) : Avez-vous perdu l'esprit, Chevalier Gaerwing ? Enlacer de la sorte nulle autre que la fille de votre Baron ! Et durant une audience officielle, qui plus est ! Cherchez-vous à ternir la réputation de haute vertu de Milady ? Cherchez-vous à offenser l'honneur de votre suzerain ?

RODASTYR GAERWING (se libérant doucement de l'étreinte de Lysyvyra) : Hem ! Je vous demande humblement pardon, Monseigneur... J'étais sous le coup de l'émotion et je n'ai pas réalisé...

THEODARD AMAURY : Il suffit, Chevalier Gaerwing. Nous débattrons de questions personnelles plus tard. Ce qu'il nous faut savoir à présent, pour l'amour de notre chère D., est ce qui est arrivé au nécromant Omen. La rumeur concernant sa mort est-elle fondée ? Vous deviez pourtant le prendre vivant !

RODASTYR GAERWING : Vos ordres ont été scrupuleusement suivi, Monseigneur. Il a été jeté dans la plus profonde de vos oubliettes, indemne.

THEODARD AMAURY : Vous avez bien agi, fidèle Gaerwing, vraiment bien agi. Vous devriez à présent prendre un peu de repos et revenir demain pour obtenir votre récompense bien méritée.

RODASTYR GAERWING : Soyez mille fois remercié, Monseigneur ! Je ne pourrais dire à quel point je me sens honoré... Penser que vous allez m'accorder la m...

THEODARD AMAURY (sèchement) : Nous pourvoirons à cela en temps et en heure. Nous vous attendons demain, Chevalier Gaerwing. Vous pouvez vous retirer.

RODASTYR GAERWING : Oui, Monseigneur.

(Rodastyr Gaerwing s'incline brièvement et recule solennellement vers la porte.)

THEODARD AMAURY : Ambrosius !

AMBROSIUS (avec une pointe d'appréhension) : M... Monseigneur ?

THEODARD AMAURY : Accompagnez donc notre fille jusqu'à ses appartements.

AMBROSIUS (soulagé) : Oui, Monseigneur ! Milady ?

LYSYVYRA (regard complice à l'adresse de Rodastyr Gaerwing en passant) : Je vous suis, Père Ambrosius.

(Exeunt Rodastyr Gaerwing, Ambrosius et Lysyvyra.)

Scène 4

(Le Baron tambourine à deux reprises sur les bras de son trône avec irritation, en silence. Après un instant, il se lève et se rapproche du public.)

THEODARD AMAURY (au public) : Hah ! Vraiment nous ne parvenons pas à nous faire à la bêtise crasse de nos gens. Bien sûr, l'idiotie de ses sujets est la plupart du temps le meilleur allié d'un dirigeant. Nul n'a besoin, par les Huit ! de soldats qui posent des questions. Pas plus que de mages qui pensent ou de prêtres qui donnent dans le scrupule moral. Donnez-leur un ou deux traités bien théorétiques, une bibliothèque aux murs épais, des repas réguliers et laissez-leur penser qu'il sont bien au-dessus des questions terre-à-terre. C'est notre devise. Nul besoin dès lors de s'inquiéter de rébellion, de trahison ou de conspiration. Bien sûr, d'un autre côté, lorsque l'on a besoin d'être épaulé de manière efficace, on s'expose à être déçu.

(Soupir.)

Nous ne pouvons pourtant pas tout faire par nous-mêmes, n'est-ce pas ? Ce maudit prêtre ! Sa seule tâche était de gagner la confiance de notre précieuse fille, et d'éviter qu'elle ne se mette d'étranges idées en tête. Est-ce si compliqué que de percer une enfant à jour ? A présent que cette petite oie s'est amourachée de cet insignifiant chevalier, quel choix nous reste-t-il ?

Sa fine épée et sa docilité nous manqueront, mais les brutes sans imagination ne sont après tout pas si rares...

...quant à la fidélité, cela s'achète.

(Sourire.)

Et plus important, le Chevalier Gaerwing s'est montré bien plus utile que cet Ambrosius : il est parvenu à nous ramener Omen, Omen le bien nommé. A présent qu'il se trouve dans nos geôles, nous sommes parés à toute éventualité.

(Rideau.)

Scène 5

Devant le rideau baissé.

(Entrée en scène de l'Epilogue.)

L'EPILOGUE : A présent que j'ai la parole, je pourrais m'en servir pour calomnier les autres acteurs, comme certaines personnes peu scrupuleuses. Mais si le Prologue fait ses délices de tels procédés, moi, votre fidèle Epilogue, ne peux me résoudre à ennuyer notre cher public avec des querelles d'ordre personnel, aussi méprisable mon collègue soit-il.

Je vais donc plutôt vous en dire davantage à propos du prochain acte. Comme les plus avisés parmi vous peuvent l'avoir deviné, l'arrestation d'Omen fait partie intégrante d'un plan mystérieux et diabolique qui sera dévoilé peu de temps après le blabla du Prologue.

Gardez courage, donc !

(L'Epilogue sort.)

Ainsi s'achève l'Acte Second.

#3 Not Quite Dead

Not Quite Dead

    Rincevent


Posté 02 avril 2008 - 14:22

Acte Troisième

Scène 1

Devant le rideau baissé.

(Entrée en scène du Prologue.)

LE PROLOGUE (furieux) : Hah ! Comment donc un acteur aussi talentueux que moi est-il supposé, cher public, supporter qu’un moins que rien comme l’Epilogue l’insulte ? Sachez que j’ai été le Prologue de nombreuses pièces fameuses, applaudies par d’innombrables rois et nobles personnages. J’ai fait un triomphe aux cours de Wayrest, Daggerfall et Sentinel de sorte que mon excellente réputation est plus que bien établie au sein de la Guilde des Ecrivains, Acteurs et Dramaturges. Moi, je ne suis pas ici parce que je suis le petit-neveu bon à rien du directeur de la troupe, mais parce qu’il paraissait évident à tout un chacun que nul ne ferait un meilleur Prologue.

(Bref silence.) (Le Prologue reprend progressivement son calme.)

Hem ! Navré de m’être laissé emporter, mais les insinuations de cet incompétent m’ont… Quoi qu’il en soit, à présent que la vérité a été rétablie, je ferais mieux d’en revenir à l’intrigue des actes précédents.

Après qu’il a capturé Omen, le Sorcier Malfaisant, le Chevalier au Corbeau Rodastyr Gaerwing est revenu à D., afin de rapporter son succès au Baron Théodard Amaury et d’obtenir sa récompense bien méritée : la main de la charmante Lysyvyra, la Plus Jeune Fille du Baron.

Il est cependant clair que le Baron n’a pas l’intention de marier sa précieuse fille à notre chevalier et que l’arrestation d’Omen n’était pas simplement motivée par un souci de justice, mais par quelque tortueuse fin personnelle.

Quelle pourrait être celle-ci ? Et bien pour le découvrir, jetons donc un coup d’œil dans les prisons de D., où Omen a été enfermé.

(Le Prologue sort.) (Le rideau se lève.)

Scène 2

Une cellule éclairée par une unique torche, dont la porte se trouve sur la droite, le neuvième jour de Hautzénith, peu de temps après midi.

(Au fond, un étroit soupirail. Omen est assis sur un banc et fixe le public.)

OMEN : A en juger par cet endroit, mon hôte a l’air plutôt imbu de sa personne. Et quoi ? Un mur de pierre et quelques barreaux de fer suffiraient à retenir quelqu’un comme moi ? Voilà qui n’est pas de l’optimisme mais qui confine à la folie furieuse !

(Il tire la langue au public et poursuit.)

Un dirigeant plus prudent aurait arraché cette langue.

(Même jeu, montrant ses mains.)

Il aurait également tranché ces mains. Sans la perspective d’épouser cette délicieuse jeune fille, le brutal, mais consciencieux Chevalier Gaerwing m’aurait tué, aurait brûlé mon corps et répandu mes cendres aux quatre vents… encore qu’il me faille admettre que j’ignore si cela eût suffit pour se débarrasser de moi.
Mais le Baron Amaury n’a pu, bien entendu, prendre de si radicales mesures, puisqu’il s’imagine que je pourrais servir ses plans.

(Il ricane.)

Cet homme est décidément optimiste pour penser que nous, simples mortels, puissions décider de quoi que ce soit.

(Bref silence.)

Bien. Cela fait environ trois heures que je suis enfermé ici… Je suppose que mon cher hôte devrait arriver sous peu, à présent.

(Bref silence.)

(Bruit d’une serrure qu’on déverrouille.) (Omen fait un clin d’œil au public.)

Scène 3

(Entrent le Baron Théodard Amaury et un Bourreau.)

THEODARD AMAURY: Avant que nous ne devisions, cher invité, il nous faudrait peut-être mentionner cette amulette que nous portons. (Le Baron tire un orbe luisant de son pourpoint.) Selon mes soi-disant mages, cette babiole serait une Sphère de Dénégation, supposée absorber n’importe quel sort lancé à proximité. Elle a semblé fonctionner plutôt bien sur ce magelame que nous avons fait noyer dans nos douves la nuit dernière.

A présent, permettez-nous de faire les présentations. Ce Nordique bien bâti est un excellent Bourreau, probablement le meilleur qui soit sur la Baie d’Illiac et dont l’impeccable service ne nous a jamais déçu. N’hésitez pas à parler librement devant lui : en vrai professionnel, Grim n’entend que ce qu’il doit. En fait, il est si discret que vous vous rendrez à peine compte de sa présence durant nos entrevues.

OMEN (avec déférence) : Vraiment, Monseigneur semble être une personne très prudente et pleine de ressources, à laquelle il ne ferait pas bon s’opposer.

THEODARD AMAURY : Ne nous fatiguez avec ces commentaires serviles, nécromancien, nos courtisans s'y emploient déjà.

OMEN : Hem, à ce propos je souhaiterais souligner que je ne suis pas à proprement parler un nécromancien. Vous voyez, la nécromancie est plutôt un genre de… de hobby.

THEODARD AMAURY : Voilà une déclaration qui apaiserait assurément les cœurs des gens de Vanborne, ou qui retiendrait l’épée de Rodastyr… mais nous ne sommes en fait pas vraiment intéressé par vos expériences impies sur la mort.

OMEN : Oh ? Vraiment ?

THEODARD AMAURY : Vraiment. C’est par d’autres connaissances dont vous seriez soi-disant détenteur que notre intérêt a été piqué.

OMEN : Je… je ne suis pas certain de savoir à quel talent Monseigneur fait allusion.

THEODARD AMAURY : Voilà qui est gênant. Nous espérions que vous devineriez tout cela par vous-même.

(Grim fait innocemment craquer ses phalanges.)

OMEN (avec embarras) : Hem ! Monseigneur ne peut assurément pas s’intéresser à ce traité Sur la Nature du Destin ! C’était une œuvre de jeunesse, prétentieuse et ampoulée, et je ne peux sûrement pas, devenu un homme mûr, être tenu par un texte écrit des décennies auparav…

THEODARD AMAURY (avec un soupir) : Pourquoi faut-il toujours, prisonniers, que vous commenciez tous par jouer les imbéciles ? (Sur un signe du Baron, Grim s’avance vers Omen pour se trouver tout près de lui à la fin de la réplique.) Pensez-vous que nous prenions plaisir au spectacle de la souffrance, au son des os broyés, ou à l’odeur de la chair calcinée ? Les Huit savent combien nous aimerions, pour une fois, obtenir les réponses que nous souhaitons –et nous savons tous deux qu’en définitive, nous les obtiendrons– au cours d’un agréable entretien, sans qu’il faille au préalable que Grim ait à verser du sel dans vos orbites béantes.

OMEN (précipitamment) : Et bien, Monseigneur, je m’en voudrais de vous contrarier aussi dois-je… dois-je vous confirmer la rumeur…

THEODARD AMAURY : Vous savez donc…

(Bref mais pesant silence)

OMEN : …prédire l’avenir, oui. Tel est le second présent que m’a fait Celle qui nous veille. Et je sais également quelle est l’offre que vous allez me faire.

THEODARD AMAURY (avec avidité) : En échange de votre vie et de notre pardon pour les sacrilèges dont vous vous êtes rendu coupable, vous serez, Omen, notre conseiller dans nos campagnes à venir ! Les trônes d’Urvaius, Bhoriane et Anticlere nous reviendront et toute tentative pour mettre un frein à nos conquêtes sera vouée à l’échec. La plus puissante des armées, le plus habile des assassins, le plus retors des espions, tout cela n’est rien pour qui sait de quoi demain sera fait.

OMEN : La confiance de Monseigneur m’honore et si je peux lui promettre…

THEODARD AMAURY : De la confiance ? Il nous semblait pourtant évident que nous, Théodard Amaury, Baron de D., ne pourrions jamais éprouver la moindre confiance envers une aussi méprisable engeance que vous. Grim, ici présent, saura se montrer plus efficace que le serment le plus solennel, puisqu’il saura, s’il nous arrive quelque accident, si bénin soit-il, que celui-ci est dû à votre négligence. Et soyez assuré qu’il connaît des châtiments qui vous feraient envier l’existence de ces créatures que vous aviez pour serviteurs dans votre tanière.

(Exeunt Théodard Amaury et le Bourreau.)

Scène 4

Deux voix se font entendre à travers le mur gauche.

PREMIERE VOIX : Oulah. Cet adieu était franchement effrayant. Je voudrais vraiment pas être à la place du pauvre type de l’autre côté du mur.

SECONDE VOIX (sarcastique) : Ben voyons. D’autant que la situation a l’air tellement plus brillante de ce côté-ci.

OMEN (en aparté) : Voilà deux voix que j’ai déjà entendues.

PREMIERE VOIX : Si j’étais toi, j’irais mollo sur l’ironie. J’te rappelle que c’est grâce à tes stupides mensonges qu’on se retrouve ici en bas.

La SECONDE VOIX appelle : Gardien ! Gardien ! Je pourrais changer de cellule pour prendre celle d’à côté ? Je préfère la partager avec un nécromancien plutôt qu’avec un abruti complet.

PREMIERE VOIX : Oh, très élégant, bravo. De toute façon, c’est pas un nécromancien. C’est lui qui l’a dit.

SECONDE VOIX (singeant la Première) : ‘‘C’est lui qui l’a dit.’’ Parce que tu penses que tu peux te fier à quelqu’un comme lui ? Tu te souviens pas de ce corps sur lequel t’a trébuché, là-bas ? Un zombi mort, que c’était. Même que tu t’es presque évanoui. Et maintenant tu as le culot de prétendre que c’était pas de la nécromancie ?

PREMIERE VOIX : En gros tu es en train de dire que tu préfèrerais partager ta cellule avec quelqu’un à qui tu fais pas confiance plutôt qu’avec le collègue avec lequel tu as affronté tant de dangers ?

OMEN : Pour tout dire, je n’ai pas dit ne pas pratiquer la nécromancie. J’ai dit que c’était un hobby.

(Bref silence.)

SECONDE VOIX (tendue) : Vous… heu… vous pouvez nous entendre ?

OMEN : Comme vous n’avez manifestement pas manqué un mot de mon récent entretien, la réciproque ne devrait pas sembler si surprenante, non ?

(Bref silence.)

PREMIERE VOIX : C’est pas idiot. Tu aurais dû y penser avant de poser la question.

OMEN : Je dois dire à ce propos que je suis un peu surpris que notre hôte si méticuleux ait négligé de faire vider les cellules voisines afin d’assurer le secret de ses tractations.

PREMIERE VOIX : Oh, ben nous ignorions qu’on ne pouvait employer celle-là. Vous voyez, quand on a été envoyés ici…

SECONDE VOIX : Suite a un regrettable malentendu, d’ailleurs. On est des gens honnêtes, voyez. Des gardes, en fait.

PREMIER GARDE : Comme je disais, quand on a été envoyé ici, grâce aux mensonges à deux sous de mon collègue…

SECOND GARDE : J’essayais juste de sauver notre peau.

PREMIER GARDE : Oh le sale menteur ! T’essayais de t’attribuer tout le mérite…

SECOND GARDE : Encore ? Ecoute…

OMEN (les interrompant) : Quoi qu’il en soit, vous avez été envoyés ici et… ?

SECOND GARDE : Quand on a dit au gardien qu’on devait être enfermé, il nous a donné les clefs en se marrant et nous a dit de les jeter à travers la grille quand on aurait fini.

PREMIER GARDE : Hah ! Ca se fout des autres, mais (criant avec mépris) c’est infoutu de savoir quelles cellules sont hors-limites dans sa propre prison !

SECOND GARDE : Chut ! Il va t’entendre et venir !

PREMIER GARDE : Peuh ! Tu voulais pas changer de cellule, de toute façon ?

SECOND GARDE : Ce que tu peux être rancunier ! Sans vouloir vous offenser, m’sieur, je crois que je vais finalement rester avec mon collègue. Des trucs de gardes, vous savez : se serrer les coudes quoi qu’il arrive et tout le bataclan.

OMEN (amusé) : Admirable. Quoi qu’il en soit, je crains que lorsque le Baron aura appris dans quelle cellule vous vous êtes enfermés vous ne soyez aussitôt exécutés.

PREMIER GARDE : M-m-mais ! C’est pas juste ! On a choisi au petit bonheur !

OMEN : Au petit malheur, plutôt. Vous m’en voyez franchement désolé pour vous.

(Bref silence.) (On entend le Premier Garde sangloter un peu.)

SECOND GARDE : Hem ! Monsieur… ?

OMEN : Oui ?

SECOND GARDE : Vous avez dit que vous pouviez lire l’avenir, pas vrai ?

PREMIER GARDE (reniflant) : Tu vas quand même pas croire à ces sornettes ! Tu crois qu’il se serait fait arrêter s’il pouvait savoir ce qui va se passer ? C’est évident qu’il se serait tiré avant que le chevalier Gaerwing et nous n’entrions dans ses ruines !

OMEN: Sauf si je n’ai pas fui précisément parce que je savais que j’allais être arrêté…

PREMIER GARDE : C’est crétin. Si vous saviez que vous alliez être arrêté, vous saviez comment et, du coup, vous pouviez l’éviter, non ?

OMEN : Mais si j’avais été sur le point de l’éviter, je n’aurais pas été sur le point d’être arrêté, n’est-ce pas ?

PREMIER GARDE (perplexe) : Je suppose, oui.

OMEN : Je n’aurais par conséquent pas pu prédire cette arrestation puisqu’elle n’aurait pas été sur le point de se réaliser.

SECOND GARDE (concentré) : Est-ce que ça veut dire que vous n’auriez pas fui et qu’alors vous auriez été arrêté quand même ? Mais alors…

PREMIER GARDE : Je commence à avoir mal au crâne. Si j’avais su qu’on en viendrait à de la philosophie, je l’aurais coincée. Pose plutôt ta question, ou on n’en sortira pas.

SECOND GARDE: Je voulais justement savoir si on allait s’en sortir.

OMEN : Si cela peut vous rassurer, sachez que vous ne mourrez pas avant d’avoir tous deux connu la morsure d’un tabouret.

PREMIER GARDE : Hah. Une réponse sibylline. Génial.

(Rideau)

Scène 5

Devant le rideau baissé.

(Entrée en scène de l’Epilogue.)

L’EPILOGUE : Discorde. Comme le dramaturge s’est efforcé de l’illustrer durant cet acte, notre monde est, sous bien des aspects, un monde de discorde. Celle-ci ne se limite toutefois pas aux conflits entre nobles qui cherchent à accroître leur pouvoir, leurs richesses et leurs terres, pas plus qu’aux chamailleries incessantes de nos Gardes Idiots. Non ; elle se manifeste également lorsque des acteurs séniles ressassent inlassablement un passé de gloriole révolue, incapables de comprendre que l’heure de la retraite a depuis longtemps sonné et qu’il est temps de laisser la place à ceux qui l’emportent sur eux en jeunesse et en compétence.

En parlant de changement, il me faut vous dire, cher public, qu’en raison d’importantes modifications du décor, il vous faudra attendre quelque peu avant que le quatrième acte ne puisse commencer. Certains pourraient vouloir profiter au mieux de ce répit qui leur est accordé, par exemple en achetant des tomates et des œufs pourris à jeter au Prologue. Vous pourrez en obtenir près de l’entrée, au prix ridicule de deux septims la douzaine.

N’oubliez pas, toutefois, de reprendre place avant le début du quatrième acte, durant lequel vous pourrez regarder de superbes Jeunes Filles Légèrement Vêtues –mieux vaut tard que jamais– et entendre le poignant récit d’un amour interdit… quelques instants seulement après vous être débarrassé de vos projectiles.

(L’Epilogue sort.)

Ainsi s’achève l’Acte Troisième.

#4 Not Quite Dead

Not Quite Dead

    Rincevent


Posté 04 mai 2008 - 16:41

Acte Quatrième

Scène 1

Devant le rideau baissé.

(Entrée en scène du Prologue, en catimini.)

LE PROLOGUE (lorgnant avec appréhension sur les mains du public) : Hem ! Navré de vous avoir fait attendre, cher public. Obtenir les effets de lumière dont nous aurons besoin pour la scène suivante a pris un peu plus de temps que prévu au magicien de la troupe.

(Avec davantage de confiance, comme aucun projectile n’a encore été jeté.) Pour tout dire, cette scène sera plutôt originale dans sa facture, puisqu’elle montrera simultanément deux lieux différents. L’éclairage fourni par Azardeous le Jaunâtre, notre magicien personnel, indiquera à notre cher public quel est celui où prend place l’action.

Le Baron de D., Théodard Amaury, a fait arrêter par le Chevalier au Corbeau Rodastyr Gaerwing un Sorcier Malfaisant nommé Omen. En bon scélérat, notre Baron vise à se servir des dons de voyances d’Omen afin de faire tomber sous sa coupe la Baie d’Illiac, dès qu’il aura fait assassiner son fidèle Chevalier, plutôt que de lui accorder comme prévu la main de sa fille Lysyvyra. Le pouvoir de l’Amour Véritable viendra-t-il à bout de ce funeste projet ? Nous obtiendrons peut-être la réponse à cette lancinante question dans un instant, puisque le quatrième acte s’ouvre sur la chambre de la Plus Jeune Fille du Baron, ainsi que sur l’arrière-salle de 'La Nymphe Bien Disposée', une… taverne de D.

Pensez à conserver vos œufs et vos tomates pour l’Epilogue : ses manières infantiles l’ont rendu digne d’un tel traitement.

(Le Prologue sort en hâte.) (Le rideau se lève.)

Scène 2

Le neuvième jour de Hautzénith, dans la soirée. Sur la droite se trouve la chambre de Lysyvyra ; sur la gauche, l'arrière-salle de 'La Nymphe Bien Disposée'.

(Lysyvyra est assise devant une psyché chargée de dorures. Sa Confidente Khajiit, Kiseena, est en train de tresser sa chevelure. A chaque fois qu’elles parlent, elles sont baignées d’une lumière turquoise, et la partie gauche de la scène est plongée dans l’obscurité.

Côté jardin, Rodastyr Gaerwing et son Ecuyer Lubrique Leno Ashsmith boivent à une petite table placée à proximité d’une scène sur laquelle dansent lascivement trois Jeune Filles Légèrement Vêtues. A chaque fois qu’ils parlent, une lumière pourpre les baigne, et la partie gauche de la scène est plongée dans l’obscurité.)

(Lumière pourpre)

RODASTYR GAERWING (agacé) : Vraiment, Leno, un tel endroit…

LENO ASHSMITH (même jeu) : Vraiment, Messire, je vois pas c’qui vous gène. La bière n’est pas mauvaise, les prix sont corrects, et les filles… ah ! les filles sont tout simplement superbes.

RODASTYR GAERWING : Il s’agit bien de cela, pendard ! Qu’est-ce qui t’a pris de me traîner, moi, dans un bordel ?

LENO ASHSMITH : Comment ça ? Vous m’avez dit avoir un truc à fêter. Je vois pas d’endroit plus approprié pour passer un bon moment.

RODASTYR GAERWING (indigné) : Leno ! Je suis un Chevalier !

LENO ASHSMITH : Oui messire. Et un bon, avec ça. Sauf que je vois pas ce que ça change. Les chevaliers aussi ont des couilles, pas vrai ?

RODASTYR GAERWING (se levant) : C’est assez. Je pars !

LENO ASHSMITH : Restez assis, par Sanguine ! Si ça vous chante, z’avez qu’à garder les yeux fermés. Pour moi, j’ai payé d’avance, et je compte pas gaspiller l’argent de Messire sous prétexte qu’il est de mauvais poil.

RODASTYR GAERWING : De mauvais poil, moi ? De ma vie je n’ai jamais été plus heureux !

LENO ASHSMITH : Tiens donc ! (Il désigne le siège.) Racontez-moi ça !

(Rodastyr Gaerwing se rassoit docilement.)

(Lumière turquoise.) (Lysyvyra chantonne.)

KISEENA : Milady semble d’excellente humeur, ce soir.

LYSYVYRA : Ah ! Chère vieille peluche, aucune femme dans toute la baronnie ne pourrait être plus heureuse que moi.

KISEENA (ronronnant) : Kiseena est contente d’apprendre que Milady se sent ainsi. Kiseena peut-elle demander à Milady les raisons d’un tel bonheur ?

LYSYVYRA (se retournant pour faire face à Kiseena, avec excitation) : Vieille Kiseena, écoute : je vais me marier !

KISEENA (abasourdie) : Milady ? Se marier ? Avec qui?

(Lumière pourpre.)

LENO ASHSMITH : J’aurais dû m’en douter : quand vous boudez la putain et que vous tirez la gueule comme ça, c’est que vous êtes amoureux.

RODASTYR GAERWING : Ah ! C’est une femme en tout point exquise, mon bon Leno ! Jeune, belle, le cœur innocent, de l’esprit, une haute naissance. Elle est vraiment tout ce qu’un homme de mon rang peut espérer… et davantage encore.

LENO ASHSMITH (sifflant d’admiration) : Et bien, vous avez déniché l’oiseau rare, ce coup-ci. Je dois dire que je serais curieux de voir cette fille qui a, à vous entendre, un corps superbe, d’énormes moyens pour le contenter, assez de cervelle pour ne pas se faire prendre et qui pourtant n’aurait encore assouvi aucun des penchants qui doivent bouillonner en son sein… ou plus bas.

RODASTYR GAERWING (le saisissant au collet et le tirant par-dessus la table) : Je te défends, pendard, de parler d’elle sur ce ton ! Tout le monde n’a pas pour seule ambition de se rouler dans la fange comme toi !

LENO ASHSMITH (dans un gargouillis) : Si vous l'dites, Messire ! Une femme exceptionnelle, Messire. Z'avez bien de la chance.

RODASTYR GAERWING (se radoucissant) : Tu dis vrai. Les Huit m'ont béni en m’accordant le cœur de Lysyvyra.

(Lumière turquoise.)

KISEENA : Rodastyr Gaerwing ? Kiseena ne comprend pas. Milady ne disait-elle pas que cet homme était insipide et ennuyeux ?

LYSYVYRA (saisissant les mains de Kiseena) : Si tu savais, chère vieille peluche, combien ta petite Lysyvyra s’était trompée à son égard ! Il est vrai que dans un premier temps, mon cher Rodastyr ne se distinguait en rien de mes autres prétendants : engoncé dans une armure d’apparat, déblatérant avec gaucherie ces fadaises écoeurantes semblées tout droit sorties d’un manuel d’amour courtois…

KISEENA : Oui, Kiseena se souvient bien de l’amertume qu’éprouvait la pauvre Milady après chaque entretien de cette sorte.

(Lumière pourpre.)

LENO ASHSMITH (abasourdi) : Lysyvyra ? La Plus Jeune Fille du Baron ? Cette Lysyvyra-là ?

RODASTYR GAERWING : Quelle autre, imbécile ? Toi qui l’as entrevue à la cour, nierais-tu qu’elle ait les qualités dont je te parlais ?

LENO ASHSMITH (en aparté) : Pour me faire rosser ou pire ? Non merci. Il sera, hélas pour moi ! assez vite détrompé et je pourrais aussi bien commencer à faire mes paquets et à me chercher un autre maître.

RODASTYR GAERWING : Que marmonnes-tu là, drôle ?

LENO ASHSMITH : Ma surprise, Messire, de vous savoir en si bons termes avec elle.

RODASTYR GAERWING (levant le poing) : Oui ? Précise ta pensée, je te prie.

LENO ASHSMITH (vivement) : C’est qu’après votre rendez-vous avec elle, vous étiez plutôt abattu, si je me souviens bien.

RODASTYR GAERWING (gêné) : Il est vrai qu'il ne m’avait pas semblé faire si bonne impression.

LENO ASHSMITH : C’est rien de le dire. Vous pleurnichiez alors que je vous retirais votre armure. Vous aviez gâché vos chances. Plus jamais vous ne la reverriez. Aucune autre femme ne trouverait grâce à vos yeux. Vous auriez même couru faire le moine dans la communauté du Calvaire Gémissant sans votre audience avec le Baron le lendemain.

(Lumière turquoise.)

KISEENA : Mais Kiseena se demande ce qui a fait changer Milady d’avis au sujet de ce chevalier-là ?

LYSYVYRA (chuchotant) : Il est revenu.

KISEENA : Comment cela, Milady ? Le lendemain ?

LYSYVYRA : Le soir même. Tu avais achevé ma toilette et tu t’étais retirée. Je reposais dans mon lit, roulant d’amères pensées sur les hommes entourant mon père, quand j’ai soudain senti une présence. Il était là. A la porte.

KISEENA : Il s’était introduit dans les appartements de Milady ? Quel toupet !

LYSYVYRA : J’étais saisie de stupeur et je n’ai pu trouver la force d’appeler. Il s’est avancé, dans son armure d’apparat. Bardé, casqué, comme un conquérant. Sans prononcer une parole, il s’est penché sur moi et a mouché de son gantelet la chandelle qui brûlait à mon chevet…

KISEENA : Et il a eu l’audace… !

LYSYVYRA : Ne te fâche pas, chère vieille peluche ! Mon cher Rodastyr est le premier homme à me traiter, moi, comme une femme de chair et de sang, et non comme un bibelot fragile ou un trophée à accrocher à ses armoiries. Te souviens-tu des artifices qu’il m’avait fallu déployer jusque là ? Soudoyer les gardes pour qu’ils évitent mon couloir, me faufiler par une poterne, déguisée, le tout pour de furtifs ébats dans des bouges… Avec toujours le souci de n’être pas reconnue ou suivie ! (Kiseena hoche la tête.) Entre les bras de Rodastyr, dans l’obscurité profonde de ma chambre, nul besoin de vigilance ou de rester aux aguets ! Pour la première fois, je pus m’abandonner totalement à l’ivresse de l’instant ! Et mon plaisir fut accru encore par l’étrangeté de la situation : cette entrée soudaine en armure, comme un guerrier au moment du pillage, le silence qu’il observa tout du long, ne desserrant les dents qu’à certains moments, pour invoquer sourdement Sanguine… Vraiment Kiseena, je ne saurais rendre avec des mots les délices de cette nuit-là ! Pour tout dire, j’aurais cru à un rêve si je n’avais le lendemain trouvé au pied de mon lit, une des plumes qui ornaient son heaume.

KISEENA : Et c’est avec cet impudent que le père de Milady souhaite la marier ?

(Lumière pourpre.)

RODASTYR GAERWING : Tu peux te rire de moi, pendard ! toujours est-il que cette audience a été le commencement de ma bonne fortune, puisque sa seigneurie le Baron m’a tout à coup promis la main de sa ravissante fille si je menais à bien une certaine tâche assez délicate…

LENO ASHSMITH : Désolé de n’avoir pu venir vous donner un coup de main, d’ailleurs. Sans mes bronches malades, qui supportent mal l’atmosphère des souterrains…

RODASTYR GAERWING : Il est vrai que si à l’ordinaire, ta couardise te défend de me prêter assistance sous des prétextes divers…

LENO ASHSMITH (outré) : Messire !

RODASTYR GAERWING (l'ignorant) : …tu avais ce matin-là le teint fort pâle et l’air défait.

LENO ASHSMITH (précipitamment) : Mais j’ai mis à profit votre absence pour me refaire une santé, Messire. Et puis je vous avais quand même trouvé une escorte pour me faire excuser, non ?

RODASTYR GAERWING : Hah ! Parlons en de ces gardes qui m’ont fait l’effet d’être encore plus pleutres que toi. Mais assez parlé de ces nuisibles ; trinquons à mon prochain mariage avec la douce Lysyvyra !

(Ils boivent.)

(Lumière turquoise.)

LYSYVYRA : Et voilà, chère vieille peluche : tu sais à présent pourquoi ta petite Lysyvyra a de si bonnes raisons d’être ravie. J’ai hâte d’être à demain et de voir mon cher Rodastyr devenir mon époux… (Avec malice :) et peut-être n’aurais-je même pas à attendre jusque-là pour jouir de sa compagnie !

KISEENA : Kiseena le souhaite à Milady, et comprend à présent sa hâte à se retirer. Que Milady la suive : elle va l’aider à se coucher.

(Exeunt Kiseena et Lysyvyra.) (Rideau.)

Scène 3 :

(Le rideau se lève.)

L’arrière-salle de 'La Nymphe Bien Disposée'.

(Rodastyr Gaerwing sommeille sur son siège, seul. La scène à proximité de sa table est vide. Entrent précautionneusement deux Assassins encapuchonnés et drapés dans des manteaux noirs, armés de poignards. Ils chuchotent et regardent nerveusement en direction du chevalier endormi alors qu’ils avancent lentement vers la partie gauche de la scène.)

PREMIER ASSASSIN (claquant des dents) : Je… j’aime pas ça… On n’aurait p-p-pas dû accepter…

SECOND ASSASSIN : La ferme.

(Bref silence interrompu seulement par le léger ronflement de Rodastyr Gaerwing.)

PREMIER ASSASSIN : Descendre ici était une m-m-mauvaise idée. Et s’il se réveille ?

SECOND ASSASSIN : J’ai dit 'la ferme' !

(Bref silence interrompu seulement par le léger ronflement de Rodastyr Gaerwing.)

PREMIER ASSASSIN : On m-m-m’a dit que le Chevalier Gaerwing était le p-p-plus redoutable des Chevaliers au C-c-corbeau. Qu’il avait dé-dé-défait une demi-d-d-douzaine de gobelins d’un seul coup, un jour.

SECOND ASSASSIN : (au public) : Tout ce comique de répétition vous amuse-t-il vraiment ? Pas moi. (Au Premier Assassin) : Je t’ai pas dit de la fermer ?

PREMIER ASSASSIN (s’arrêtant subitement) : Chut !

SECOND ASSASSIN (regard éloquent à l’adresse du public) (Au Premier Assassin) : Quoi ? quoi ?

PREMIER ASSASSIN (désignant Rodastyr Gaerwing d’un doigt hystérique) : J’ai vu sa jambe gauche bouger ! Il est réveillé !

(Bref silence interrompu seulement par le léger ronflement de Rodastyr Gaerwing.)

SECOND ASSASSIN : Je ne pense pas, non.

(Bref silence interrompu seulement par le léger ronflement de Rodastyr Gaerwing.)

PREMIER ASSASSIN : Ooooh ! Stendarr ! Aie pitié d’un p-p-pauvre Breton !

SECOND ASSASSIN (se retournant vers le Premier Assassin) : Bon. Ce coup-ci j’ai mon compte. Plein les bottes de cet effet de déjà-vu à deux sous ! Pour être franc, j’en avais déjà plein l’os au premier acte, de ce maudit dialogue, alors si t’es pas foutu de me sortir une réplique inédite, contente-toi juste de te la coincer. (Au public) : Franchement, tout ce que je demande c’est qu’il se passe quelque chose qui ne soit pas réchauffé à partir d’un des actes précédents. C’est trop demander à l'auteur ?

(Rodastyr Gaerwing agrippe tout à coup le tabouret à côté de lui et le lance à la tête du Second Assassin qui s’écroule sur le sol, assommé. Il bondit ensuite sur le Premier Assassin et le saisit par le poignet droit. Celui-ci pousse un glapissement. Ils se battent brièvement, mais Rodastyr Gaerwing prend rapidement le dessus, et menace le premier Assassin avec son propre poignard.)

RODASTYR GAERWING : Bien, bien, bien. Qu’avons-nous là ? Vous deux ne pouvez assurément pas être des envoyés de la Confrérie Noire, n’est-ce pas ?

PREMIER ASSASSIN : Oh, non. Nous sommes des gardes, en fait.

(Bref silence.) (Le Second Assassin a repris conscience et rampe lentement en direction de son poignard.)

PREMIER ASSASSIN : Hem ! Je sais que notre tenue est un peu trompeuse, mais je vous jure que nous sommes des gardes tout ce qu’il y a de plus réguliers… enfin… hem ! d’anciens gardes tout ce qu’il y a de plus réguliers.

RODASTYR GAERWING : Est-ce que je ne vous ai pas déjà vu quelque part ? Ta voix me semble tristement familière.

(Le Premier Garde rabat sa capuche.) (Le Second Garde se relève à présent silencieusement dans le dos de Rodastyr Gaerwing.)

RODASTYR GAERWING : Par les Huit ! Ma soi-disant escorte, essayant misérablement de me poignarder durant mon sommeil !

PREMIER GARDE : Un malheureux concours de circonstances, Chevalier Gaerwing.

(Le Second Garde lève son poignard pour frapper.)

RODASTYR GAERWING (sèchement) : Qui pourrait être plus malheureux encore si ton collègue ne lâchait pas son poignard à l'instant.

(Le Second Garde se fige.)

RODASTYR GAERWING (menaçant) : Tu ne souhaites certainement pas que je me retourne, n’est-ce pas ?

(Le Second Garde baisse tout doucement son arme et la pose, très, très délicatement sur le sol.)

SECOND GARDE : Hem ! Je suppose que je vais retourner au tabouret. Je serais en train d’y saigner, si vous avez besoin de moi.

(Le Second Garde retourne vers le tabouret, le redresse, s’y assoit et s’y tient parfaitement tranquille.)

RODASTYR GAERWING : Bien. Maintenant, faisons l’impasse sur le moment où vous vous dites terriblement désolé pour tout et où vous me suppliez de vous faire grâce pour en venir directement au ‘pourquoi’ et au ‘qui’. Pourquoi avez-vous essayé de me tuer et qui a commis la terrible erreur de vous engager vous plutôt que des professionnels.

SECOND GARDE : Si nous vous répondons, vous nous laisserez filer ?

PREMIER GARDE : Tu n’as pas remarqué ce qu’il a dit à propos de faire l’impasse sur le fait de demander grâce ? Tu devrais lui dire qu’on a été envoyés par le geôlier.

RODASTYR GAERWING : Le geôlier ? Quel geôlier ?

PREMIER GARDE : Celui qui est infoutu de savoir quelles cellules sont hors-limites dans sa prison.

RODASTYR GAERWING : De quoi es-tu en train de parler, nom d’un daedra ? (Les avertissant) : Vous avez intérêt que la réponse à cette question soit un peu plus sensée que les précédentes !

LE SECOND GARDE (avec empressement) : Hem ! Le geôlier du château avait reçu l’ordre d’offrir ce marché à ses prisonniers les plus dangereux : la liberté en échange de votre tête.

RODASTYR GAERWING (sceptique) : Et vous étiez ce qu’il avait de plus dangereux sous la main ?

SECOND GARDE : Et bien… pas tout à fait. Mais comme il nous avait… hem ! enfermés dans la mauvaise cellule, il était content de cette occasion de se débarrasser de nous avant que le Baron ne se rende compte de son erreur.

RODASTYR GAERWING (abasourdi) : Le Baron ? Vous voulez dire que le Baron a ordonné à son geôlier de recourir à des criminels pour me faire assassiner ?

PREMIER GARDE (joyeusement) : Voilà ! Maintenant vous voyez pourquoi j’ai tout d’abord dit ‘des gardes réguliers’. Après tout, on travaille toujours pour le Baron. On a juste changé d’uniforme, à bien y regarder.

SECOND GARDE (hâtivement) : Je me demande bien, Chevalier Gaerwing, ce que vous avez bien pu faire pour contrarier le Baron à ce point. Vous êtes pourtant le plus efficace des chevaliers de votre Ordre !

RODASTYR GAERWING (se parlant à lui-même, perplexe) : Je ne comprends pas… Il semblait satisfait de mes faits d’armes… Il m’a même promis sa fille en mariage…

PREMIER GARDE : Ne soyez pas ridicule ! Un baron ne marierait jamais sa fille à un simple chevalier ! Les barons les gardent en général sous le coude pour d’autres barons, ou des comtes, ou alors des marquis, ou des ducs, ou bien des r…

SECOND GARDE (l’interrompant) : On a saisi le principe, merci bien.

PREMIER GARDE (avec obligeance) : Ca doit être une histoire de politique. D’alliance stratégique, de jeu de pouvoir, ce genre de chose. Rien qui puisse être obtenu d’un type qui serait juste un chevalier, voyez…

SECOND GARDE (l’interrompant) : Oui, oui. On voit. Merci bien. (Regardant l’immobile Rodastyr Gaerwing,) : Bon, Chevalier Gaerwing, vous avez certainement plein de choses à quoi penser et on ne voudrait pas vous ennuyer plus longtemps…

PREMIER GARDE : Voyez, si vous étiez noble, je veux dire, si vous aviez davantage de noblesse que ce qu’on obtient juste en étant adoubé, par exemple si vous aviez un bon gros titre, bien pompeux…

(Le Second Garde fracasse son tabouret sur le crâne du Premier Garde, le saisit par les chevilles, et sort en le traînant derrière lui.)

Scène 4

(Rodastyr Gaerwing se tient silencieux et parfaitement immobile durant un assez long moment.)

RODASTYR GAERWING (lentement) : Depuis ma plus tendre enfance, ma vie a été dévolue à la lignée des Amaury. Leur offrir mon bras, verser mon sang pour eux, tel a été mon serment, le serment des Chevaliers au Corbeau. J’ai toujours été prêt à sacrifier ma vie pour le Baron ou pour l’ordre, mais… (avec colère) pas de cette manière-là !
Ainsi Théodard Amaury, le Baron de D., a souhaité la mort de son loyal serviteur, le Chevalier Gaerwing, Champion de l’Ordre du Corbeau ? Qu’il en soit ainsi. Le chevalier, en moi, est à présent mort. L’homme, pour sa part, forcera le Baron de D. à tenir sa parole.

(Il appelle :) Leno ! Leno ! Où restes-tu, drôle ?

Hah ! Il roupille à l’étage, je parie, couvert de prostituées, pendant que son maître se fait attaquer par les sicaires du Baron !

(Il appelle :) Leno ! Leno !

Hah ! A se demander pourquoi je l’ai gardé à mon service toutes ces années. Faux, dépravé, dépensier, paresseux, lâche, voleur… A vrai dire, un bien étrange serviteur pour un chevalier ! Mais nul écuyer ne serait plus utile pour ce que j’ai à l’esprit.

(Il appelle :) Leno ! Leno ! Descends donc ici, pendard !

(Rodastyr Gaerwing sort.) (Rideau)

Devant le rideau baissé.

(Entrée en scène de l’Epilogue.)

L’EPILOGUE : Et bien, je dois admettre que je suis assez surpris que le dramaturge se soit finalement débrouillé pour tenir une partie de ses promesses. Une honte que nous ayons dû attendre si longtemps pour ces danses lascives. Et le combat était un peu trop court, à mon avis. Et il y avait, comme d’habitude, bien trop de blabla. Je veux dire : dans les trois précédents actes, la plupart des scènes étaient tout simplement inutiles… et mal jouées, en plus.
Bon sang ! Cette pièce pourrait être tellement meilleure avec plus de filles et d’action, moins de discussion et, cela va de soi, de meilleurs acteurs. Notez toutefois que je ne fais pas allusion ici au Prologue puisque personne ne peut sérieusement l’appeler un acteur. J’ai connu des légumes avec plus de talent que lu…

(Une tomate frappe l’Epilogue.)

Hé ! Qui a fait ça?

(Un oeuf frappe l’Epilogue.)

Je t’ai vu, sale bâtard ! Monte ici si t’es un homme, vieux débr…

LE PROLOGUE (dans le public) : Pas avant d’en avoir eu pour mes quatre septims, petit prétentieux !

(L’Epilogue s’enfuit, bombardé par le Prologue.)

Ainsi s’achève l’Acte Quatrième.

#5 Not Quite Dead

Not Quite Dead

    Rincevent


Posté 07 août 2010 - 14:39

Acte Cinquième

Scène 1

Devant le rideau baissé.

(Bruit de lutte dans les coulisses.) (Quelqu’un tombe.) (Bref silence, suivi des gémissements du Prologue.)
(L’Epilogue entre en scène, en se massant le poignet droit.)

L’EPILOGUE (en direction des coulisses) : Ca t’apprendra, vieux débris ! Personne ne me traite comme ça impunément. Remercie-moi pour les trois dents que je t’ai laissées, au lieu de pleurnicher !

(Au public) : Comme vous pouvez le voir, le Prologue a finalement eu ce qu’il méritait pour être un vieux fou sans aucune considération pour ceux qui sont plus doués, plus jeunes et plus costauds que lui. Dès maintenant, je serai aussi votre Prologue. (Il salue.)

(Silence.)

(Troublé par l’absence d’applaudissements.) Enfin… quoi qu’il en soit, vous êtes sur le point d’assister au dernier acte de notre pièce et j’imagine que la plupart d’entre vous sont curieux d’apercevoir la Princesse Daedra Vaernima, qui devrait se manifester avant la fin. Si vous pensez que vous allez voir une andouille avec des ailes en papier mâché collées sur le dos, je peux vous assurer que nous allons vous présenter quelque chose de bien plus convaincant.

Pour l’heure, cependant, il nous faut revenir à notre ancien Chevalier au Corbeau, Rodastyr Gaerwing, qui s’est introduit dans le Château de D. en compagnie de son Ecuyer Lubrique. Parviendra-t-il à prendre sa revanche ? C’est ce que nous allons découvrir, avec un peu de chance.

(Second salut.) (Bref silence.) (Dépité, l’Epilogue sort.) (Le rideau se lève.)

Scène 1

Les appartements de Lysyvyra, le dixième jour de Hautzénith, à l’aube.

(Côté cour, Lysyvyra repose dans son lit, profondément endormie. Au milieu de la scène, une coiffeuse avec une chaise. Côté jardin, une porte conduisant à un corridor.)

(La porte s’ouvre en silence.) (Entre en catimini Leno Ashsmith, rangeant un crochet dans son pourpoint. Rodastyr Gaerwing le suit, sa claymore tirée. Il y a du sang sur la lame et la cuirasse du chevalier. Au fur et à mesure que la scène se déroule, Leno Ashsmith semble de plus en plus inquiet.)

RODASTYR GAERWING : Je savais bien que tu étais capable de crocheter cette serrure, avec un peu de motivation.

(Leno Ashsmith jette nerveusement un coup d’œil dans le couloir, avant de refermer la porte avec précaution.)

LENO ASHSMITH (dans un murmure) : Pourriez-vous, Messire, m’expliquer ce qu’on fait là ? Je n’ai pas eu droit à une seule réponse depuis que vous m’avez tiré du lit à la ‘Nymphe’… Pourquoi s'introduire de nuit et raser les murs du château comme des voleurs ? En parlant de voleurs, pourquoi ces brigands nous ont attaqués, tantôt, dans la rue ? A voir comme ils ont tout d’un coup surgi de nulle part, c’est sûr qu’ils nous attendaient ! Tout le monde sait pourtant que quand on quitte un bordel, c’est qu’on est à sec !

RODASTYR GAERWING : Je suppose que le geôlier du Baron s’est dit que les deux idiots ne seraient pas à la hauteur, et qu’il a relâché des pensionnaires plus coriaces pour nous éliminer tous : les soi-disant assassins et leurs supposées victimes.

LENO ASHSMITH : Les… les assassins ? Vous parlez des deux macchabées en capuche noire, dans le fossé ? Ils étaient après nous, eux aussi ? Par Sanguine ! Qu’est-ce que vous avez encore fait, Messire, pour qu’on soit attaqués ? Deux fois !

RODASTYR GAERWING : C’est qu’au lieu de tenir sa parole, le Baron a décidé de me faire tuer.

(Durant cette conversation, Lysyvyra s’est éveillée, mais nul ne l’a remarqué.)

LENO ASHSMITH (s’exclamant) : Le Baron veut notre peau et vous m’avez forcé à venir ici me jeter dans la gueule du loup ?!

RODASTYR GAERWING : Je ne quitterai pas D. sans ma promise, et ton dernier devoir envers moi, canaille, était de m’aider à m’introduire ici.

LYSYVYRA (sautant sur ses pieds) : Vous défieriez mon père pour moi ? (Elle se jette dans les bras de Rodastyr.)

RODASTYR GAERWING (avec exaltation) : Sur un mot de vos lèvres délicates, j’accomplirais n’importe quelle prouesse et affronterais n’importe qui. Mon épée est vôtre, Milady.

LYSYVYRA (mutine) : Et bien si votre lame est mienne, cher Rodastyr, soyez assuré que j’en ferai le meilleur des usages.

(Elle l’embrasse passionnément.) (La claymore échappe des mains de Rodastyr Gaerwing.)

RODASTYR GAERWING (essayant de se donner une contenance entre deux baisers) : Maintenant que je suis là, Milady… vous pouvez dormir sur vos deux or…

LYSYVYRA (le poussant contre le mur en riant) :Maintenant que vous êtes enfin là, ne me parlez pas de dormir !

(Elle commence à défaire le lacet de sa cuirasse.)

RODASTYR GAERWING (mal à l’aise) : Heu… Mi… Milady ?

LYSYVYRA : Pourquoi m’avoir fait tant attendre, cruel ? Depuis cette nuit-là, mes cuisses se languissaient de ton retour!

(Leno Ashsmith s’efforce de quitter discrètement la chambre.)

RODASTYR GAERWING (outré, repousse Lysyvyra) : Entendre, Milady, de telles obscénités d’une si chaste bouche...

LYSYVYRA (boudeuse) : Pourquoi êtes-vous soudain si pompeux ? Je n’aime pas ça ! Vraiment, le silence vous va mieux ! Votre corps est un bien meilleur orateur que vous, qui sait comment s’adresser à moi ! Cessez donc de jouer les chevaliers servants alors que nous savons tous deux que c’est de l’amant impudent et inventif dont je suis folle !

RODASTYR GAERWING (abasourdi) : Qu... quoi ?

LYSYVYRA (exaspérée) : Par Sanguine ! Ce qu’il peut être empoté ! Taisez. Vous. Donc. Et. Baisez. Moi.

RODASTYR GAERWING (hystérique) : Milady ! Jamais je ne commettrai une telle infamie ! Je suis un chevalier, et non une bête comme mon écuy...

(Bref silence.)

(Rodastyr Gaerwing et Lysyvyra se retournent et regardent Leno Ashsmith, figé sur le seuil.) (Un temps.) (Leno Ashsmith tente de fuir, mais Rodastyr Gaerwing l’attrape par le col et le jette contre le mur.) (Lysyvyra et lui marchent sur l'Ecuyer.)

LYSYVYRA : C’était vous, n’est-ce pas ? Il y a trois nuits, vous avez utilisé son armure pour vous faire passer pour Gaerwing ?

LENO ASHSMITH (essayant de se relever) : Heu... Milady... je...

RODASTYR GAERWING (lui donne un coup de pied) : Répond, drôle, à la question de Milady !

LYSYVYRA (à mi-voix) : Alors c’était votre souffle, votre langue, vos bras, votre...

(Rodastyr Gaerwing ramasse sa claymore.)

LENO ASHSMITH (pâle comme un linge) : Par Sanguine...

LYSYVYRA : Je le savais !

(Avec un hurlement de rage, Rodastyr Gaering transperce Leno Ashsmith de sa lame.)

RODASTYR GAERWING (ponctuant chaque insulte d’un autre coup) : Meurs, félon infâme ! Maudit pendard ! Infecte canaille ! Gibier de potence ! Immonde vermine !

(Bien que les spasmes nerveux cessent rapidement d’agiter le corps de Leno Ashsmith, il faut un temps à Rodastyr Gaerwing pour cesser de le frapper.)

RODASTYR GAERWING (le souffle court) : C’est fait, Milady. Votre honneur et le mien sont saufs.

(Avec un hurlement, Lysyvyra se précipite vers le corps de Leno Ashsmith et le berce contre son sein, en larmes.)

(Un temps.)

RODASTYR GAERWING (dérouté) : Milady, si j’ai...

LYSYVYRA (avec lenteur, d’un ton froid et haineux) : Soyez maudit pour le meurtre du seul homme que j’aie jamais aimé.

RODASTYR GAERWING : Milady...

LYSYVYRA : Soyez maudit pour le meurtre d’un homme cent fois meilleur que vous, chevalier ridicule et pompeux, prompt à tirer l’épée, lent à aimer.

RODASTYR GAERWING : Mais... je...

LYSYVYRA : Soyez maudit pour chacune de vos victimes, pauvre fat prisonnier de ce code insensé que vous appelez Honneur et Justice.

RODASTYR GAERWING (désespéré) : Mais je vous aime ! Si j’ai fait tout cela, c’est par amour de vous !

LYSYVYRA : Et cela me fait une raison pour mieux vous haïr encore, vous qui osez encore parler d’amour, couvert du sang de mon bien-aimé. Mais je saurai le venger avec cette justice que vous avez si souvent et si aveuglément brandie.

(La claymore de Rodastyr Gaerwing tombe sur le sol.)

(Rideau.)

Scène 3

Une cellule éclairée par une unique torche, dont la porte se trouve côté cour, le dixième jour de Hautzénith, en fin de matinée.

(Au fond, un étroit soupirail. Rodastyr Gaerwing est assis sur un banc, parfaitement immobile, et fixe le public d’un regard éteint.)

(Un temps.)

(Omen entre côté jardin.)

OMEN (s’époussetant) : Dire que la Guilde des Mages a fait porter le Passe-Murailles au nombre des sortilèges interdits ! Ces gens n’ont décidément aucun sens pratique.

(Omen se penche vers Rodastyr Gaerwing et l’examine sous toutes les coutures.)

OMEN : Ma parole… Le bouillant Chevalier Gaerwing, aux oubliettes ! Et dans quel état d’abattement ! Je suis à ça de la compassion, c’est dire. (Il s’assied aux côtés de Rodastyr Gaerwing et passe son bras par-dessus les épaules du chevalier.) Et bien, noble défenseur de la veuve et de l’orphelin, même si ce fâcheux revers de fortune ne me surprend pas, je n’aurai pas l’inélégance d’y aller de mon ‘Je vous l’avais bien dit’.

(Bref silence.)

Vraiment, quelle mine de chien battu ! Et moi qui me suis donné la peine de faire toutes les cellules pour venir vous tenir un peu compagnie. Les condamnés à mort et les mourants n’aiment pas rester seuls quoi qu’ils en disent, vous pouvez me croire.

(Bref silence.) (Omen ramène ses mains sur ses genoux.)

Tenez, que diriez-vous de m’étrangler un peu ? Cela devrait vous remonter le moral, non ? Un vilain nécromancien à étriper, ne serait-ce que pour se passer les nerfs… non ? Vraiment pas ?

(Bref silence.)

Vous pourriez tout de même faire l’effort d’alimenter la conversation, ne serait-ce que par politesse.

(Bref silence.)

Il paraît que la jeune Lysyvyra a obtenu de son père la roue suivie du bûcher, au lieu de la pendaison. Un sacré caractère, cette petite, n’est-ce pas ?

RODASTYR GAERWING (d’une voix atone) : Milady...

OMEN (en aparté) : Ah ! Il parle ! C’est un début ! (A Rodastyr Gaerwing) : Bon. Vous êtes déçu. C’est une chose que je peux comprendre : nous sommes tous passés par là. On s’investit, on nourrit de folles espérances et puis, quelque chose tourne mal. Ca arrive. Mais il est une chose que ma longue pratique m’a apprise...

(Bref silence.)

...il n’est aucune perte qui soit définitive, aucune blessure à laquelle on ne puisse remédier, si l’on s’en donne les moyens. Votre disgrâce ? La haine que vous voue l’objet de vos amours ? Tout cela peut se dissiper comme fumée au vent.

RODASTYR GAERWING (s’éveillant) : C’est vrai : elle me hait.

OMEN : Broutille. Elle pourrait vous aimer. Mieux encore. Elle pourrait devenir Lysyvyra. La Lysyvyra. Celle dont vous êtes épris : une demoiselle dont la noblesse n’est pas limitée au lignage. Un modèle de vertu, de pureté et d’innocence, et non une traînée qui couche avec la valetaille.

(Rodastyr Gaerwing se redresse brusquement et saisit Omen à la gorge.)

RODASTYR GAERWING (avec rage) : Je vous interdit...

(Omen lève un index, et les mains de Rodastyr Gaerwing retombent comme des pierres le long de son corps.)

OMEN : Teu! teu! teu! Mon offre de tantôt était limitée dans le temps, j’en ai peur. Cessez donc de faire l’enfant, Chevalier Gaerwing, et ouvrez un peu les yeux ! Le monde et vous n’êtes pas tel que vous vous le racontiez. Il n’est pas de cause si noble ou si pieuse qu’elle ne dissimule quelque intérêt personnel. Vous n’êtes pas sans reproche et avez sur les mains au moins autant de sang que moi. Ce cher Baron est une crapule, tout comme bon nombre de ses ancêtres ou de ses collègues. Celle que vous aimez n’est guère différente de ces putains dont il vous est arrivé de louer les services. Un peu d’honnêteté, un peu de courage, et vous en conviendrez.

Plus important : nous pouvons y remédier. Ce monde, votre monde, pourrait sembler sorti d’un roman de chevalerie. Et vous voudriez m’étrangler, passer à côté de cette chance que je vous offre ?

(L’index d’Omen retombe et Rodastyr Gaerwing relève ses bras, puis se frotte les poignets. Il dévisage un instant Omen, les poings serrés... puis il lui tourne brusquement le dos.)

RODASTYR GAERWING : Comment ?

OMEN : Vous sentez-vous capable, avec l’aide de Celle qui nous veille, de retenir une simple phrase, Chevalier Gaerwing ?

Scène 4

La cour intérieure du Château de D., le dixième jour de Hautzénith, au crépuscule.

(Le Baron Théodard Amaury et sa fille Lysyvyra siègent sur une estrade, côté cour. A l’avant-scène, au milieu, la roue à côté de laquelle se trouve le Chambellan. A l’arrière-scène se dresse un bûcher.)

(Entre côté jardin un Bourreau, une masse d’arme sur l’épaule gauche, tirant de la main droite Rodastyr Gaerwing, enchaîné. Ils s’arrêtent devant la roue.)

LE CHAMBELLAN (s’adressant au public) : Oyez, oyez, la justice de son excellence, Monseigneur le Baron Theodard Amaury, Souverain et maître de D., va à présent être rendue !

THEODARD AMAURY : Nous, Baron Theodard Amaury, souverain et maître de D., retirons au dénommé Rodastyr Gaerwing son titre de Chevalier au Corbeau, en raison de la félonie dont il a fait preuve envers notre maison et le condamnons à la roue, puis au bûcher pour ses crimes ignominieux. (Lysyvyra couvre sa tête avec le capuchon de son manteau.) Ce scélérat, que nous tenions en grande estime et souhaitions honorer grandement, a en effet commis le plus irréparable des outrages en s’introduisant dans la chambre de la plus jeune de nos filles, notre pure et innocente Lysyvyra, afin d’attenter à sa personne de la plus ignoble des façons. Grâce aux Huit, cet abject personnage n’a pas pu mener à bien son infâme entreprise. Le féal Leno Ashsmith avait en effet suivi en secret son maître jusqu’en ces lieux, alarmé par ses propos et par sa conduite. N’écoutant que sa bravoure, il s’est interposé pour sauver l’honneur de notre fille bien-aimée et l’a payé de sa vie. De ce haut fait, ombre du vaillant Leno Ashsmith, notre maison vous sera toujours reconnaissante. (Lysyvyra se découvre.)

Le sieur Gaerwing, pour parjure et félonie, impureté et violences, agression et meurtre, nous le vouons à l’instant aux châtiments de la roue et du bûcher. Tel est notre jugement.

LE CHAMBELLAN (s’adressant à Rodastyr Gaerwing) : Le condamné souhaite-t-il implorer la clémence de son excellence, Monseigneur le Baron Theodard Amaury, Souverain et maître de D. ?

RODASTYR GAERWING : Je souhaite, en effet, m’adresser à la cour. (Au Bourreau) : [lacune] A présent, Bourreau, vous allez défaire mes liens.

(Le Bourreau s’exécute docilement.)

THEODARD AMAURY (se lève de son trône et hurle) : Qu’est-ce que ? Avez-vous perdu l’esprit, Grim ? Je vous ordonne de...

RODASTYR GAERWING : Vous n’avez plus rien à ordonner, Amaury. [lacune] Descendez de cette estrade. (Theodard Amaury s’exécute docilement.) La roue et le bûcher vous attendent, vous qui vous êtes rendus indigne du trône de D. par vos trahisons, vos félonies et vos complots. N’avez-vous pas violé votre promesse de m’offrir la main de votre fille, Lysyvyra ? Répondez ! Et que seule la vérité franchisse vos lèvres !

THEODARD AMAURY : Si.

LYSYVYRA (stupéfaite) : Père !

RODASTYR GAERWING : N’avez-vous pas loué les services du nécromancien Omen dans l’intention de vous emparer des états voisins, au mépris de tous les traités et de toutes les lois ?

THEODARD AMAURY : Si.

RODASTYR GAERWING : Aussi allez-vous tenir votre promesse, puis abdiquer. Ensuite, la justice et le Bourreau se chargeront de votre triste personne.

THEODARD AMAURY (docilement) : Oui. Rodastyr Gaerwing, je vous donne pour épouse ma f...

LYSYVYRA (se précipitant contre Rodastyr et frappant sa poitrine de ses poings) : Nooon ! Jamais je ne serai vôtre ! Jamais !

(Theodard continue de bouger des lèvres en silence : il achève mécaniquement les formules de mariage et d’abdication.)

RODASTYR GAERWING (saisissant les poignets de Lysyvyra et la tenant enlacée) : [lacune] Chut ! Ce cauchemar s'achève, Milady. Tout ira bien maintenant. Vous serez ma Lysyvyra, la pure, la douce, la gente Lysyvyra. Tout ira bien.

LYSYVYRA (levant les yeux vers Rodastyr, l’enlace à son tour) : Mon bien-aimé !

(Rideau.)

Scène 5

(Le rideau se lève.)

Même décor qu’à la scène précédente.

(Les positions des personnages sont identiques à celles de la scène précédente, à l’exception de Theodard Amaury, qui est à présent attaché sur la roue et du Bourreau, la masse d’arme sur le point de frapper. Tous ces acteurs sont immobiles comme des statues.)

(Omen entre, côté jardin et chemine en silence entre les personnages.)

OMEN : Daedra ex machina. (Il émet un sifflement admiratif, puis se tourne vers le public.)

Il n’y a plus grand-chose à dire, à présent. Les intrigues sont dénouées, le méchant châtié, l’amour triomphe. C’est ici que s’arrêtent les histoires, et il vaut mieux ne pas passer outre le dénouement. Qui sait ce que les histoires pourraient avoir à raconter, sinon ?

Voyez, Messieurs, les gens d’Urvaius, Bhoriane et Anticlere peuvent dormir en paix : le nouveau Baron se tiendra mieux que l’ancien. Le brave Chevalier Gaerwing y pourvoira.

N’a-t-il pas l’air ravi, notre Chevalier, Mesdames, lui qui sert avec délicatesse son adorable épouse contre lui ? Ils s’aimeront tant que dureront leurs vies, et nul doute qu’ils auront, selon la formule consacrée, une vie heureuse et beaucoup d’enfants.

(Un temps.)

Tout est dit, je crois. Il ne me reste plus qu’à retourner chez moi. Mon thé doit être froid, j’en ai bien peur.

(Il fait mine de sortir côté cour, puis s’arrête.)

A moins que…

(Il revient.)

Un dernier mot, peut-être?

(Il s’assied sur le rebord de la scène, jambes ballantes.)

Un encouragement.

(Un temps.)

Un genre de prière.

La Veille n’est guère plus qu’un songe, l'ignoriez-vous ? Et l’existence peut être amère, injuste, bien différentes de ce que nous désirions. Cela, vous ne le savez que trop bien, n’est-ce pas ? Certains vous répondront que les maux qui vous frappent, les injustices dont vous souffrez ne sont qu’illusoires, que les choses n’ont que le prix qu’ont leur accorde. D’autres qu’ils sont des épreuves envoyées par les Huit.

Pour ma part, je reconnais que n’avons pas beaucoup plus de consistance que des nuages ou de la fumée et qu’il n’y a par conséquent pas beaucoup de prix à accorder à nos existences, à nos espoirs, à nos rêves...
Mais je sais qu’il en est Une qui leurs accorde du prix. Celle qui nous veille, nuit après nuit.

D’elle j’ai reçu deux dons et, le premier, je le partage volontiers avec quiconque en a l’usage et se sent capable, comme ce chevalier derrière moi, de retenir une simple phrase.

(Un temps.) (Omen se relève et cligne de l’œil.)

Vous n’êtes qu’à quelques syllabes de faire de votre vie un rêve. Songez-y.

(Rideau)

Ainsi s'achèvent l'Acte Cinquième et la pièce.

#6 Not Quite Dead

Not Quite Dead

    Rincevent


Posté 03 juin 2011 - 15:54

Note de l'éditeur:

Tout ceci n'est, bien sûr, que du théâtre.

Tous étaient cependant loin de s'accorder sur cette platitude, lorsque cette pièce s'est faite connaître sur les tréteaux de l'actuelle Hauteroche, durant la seconde moitié du troisième siècle de notre ère. Des débuts difficiles de ce qui était initialement connu sous le titre plus dérangeant de A l'écoute de nos rêves, notre auteur anonyme en témoigne d'ailleurs, avec une légèreté jouée (I, 1).

Glenpoint ne fut cependant pas le seul état de la Baie d'Illiac à lui mener la vie dure. En effet, en 3E295, sous la pression conjointe de la Guilde des Mages et du Temple de Stendarr, plusieurs états parmi lesquels celui de Dwynnen publièrent un édit invitant les libraires et les particuliers à remettre leurs exemplaires aux autorités et la copie, la possession et la vente de cette pièce furent dès lors interdites.

Si le lecteur avisé comprendra volontiers pourquoi la baronnie de Dwynnen s'employait à interdire une telle pièce qui entachait, même au travers de personnages fictifs, la famille régnante et un ordre de chevalerie prestigieux, il est bon de signaler ici que les raisons de son interdiction n'étaient pas le moins du monde politiques.

Non: ce qui avait attiré l'attention de membres éminents de la Guilde des Mages et du Temple de Stendarr et nécessitait selon eux la destruction de l’œuvre tout entière, était la formule mentionnée à trois reprises lors du jugement de Theodard Amaury (V, 4). Les spécialistes en étaient apparemment venus à penser que la promesse faite par l'Epilogue (V, 1) s'y réalisait pleinement et que ces quelques syllabes n'avaient pas été simplement choisies au hasard pour leur sonorité impressionnante, mais ne servaient à rien de moins qu'à établir un pacte avec la Princesse Daedra Vaernima. Pour eux, les actes et les scènes précédentes n'étaient qu'un trompe-l’œil aussi dangereux que plaisant, destiné à endormir leur vigilance et à répandre au sein du peuple la pratique de cette formule, par désœuvrement, par jeu ou par défi... avec des conséquences difficilement imaginables, mais certainement dramatiques.

L'époque était, il est vraie, troublée. Il y avait eu la guerre contre l'Usurpateur Camoran, auquel la pièce fait par ailleurs référence (I, 2). De nombreux lieux de la Baie d'Illiac étaient de plus consacrés au culte des Princes Daedras et les moyens des autorités restaient limités pour purger leurs terres des Convents, des sectes daedriques ou nécromantiques qui y pullulaient parfois.

L'on crut longtemps que tous les exemplaires avaient été rassemblés et détruits, mais la pièce reparut quelques décennies après que les derniers bûchers se furent éteints. La troupe qui l'avait interprétée fut traduite en justice devant la cour de Lainlyn. Au cours de ce procès, l'on observa que la copie dont disposait la troupe avait été mutilée de manière très ciblée: quelqu'un, peut-être un clerc ou un mage plus avisé que ses collègues, s'était contenté de gratter au style les trois occurrences de la formule tant redoutée. Cette amputation du texte sauva la pièce (et la troupe).

Tout ceci n'est, peut-être, que du théâtre.

Grâce à ce doute, notre lettré amateur de théâtre a sauvé cette pièce ambiguë, à cheval entre la franche comédie, la satire politique, le vaudeville, la philosophie et la crainte des Daedras que nous avons eu l'avantage de faire découvrir à notre bon lecteur.

Désormais, les acteurs se contentent d'articuler en silence, ou chuchotent n'importe quoi à l'oreille de leurs comparses, lorsqu'il s'agit de rendre la justice, l'état et l'amour conformes aux vœux du Chevalier Rodastyr Gaerwing.

Si elle s'y est jamais tapie, la Princesse Daedra a désormais bel et bien déserté la pièce.
« I was a soldier! I killed people!
- You were a doctor!
- I had bad days! »
John Watson, en train d'étrangler Sherlock Holmes, Sherlock - A Scandal in Belgravia (2012)
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Vous aussi rejoignez les Fervents Partisans de l'Immuabilité Avatarienne!
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VGM impénitent (était-il besoin de le préciser?)
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Paterfamilias niv.IV




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